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Publié le 11 mars 2013

Placé sous la haute surveillance d’Anne Lauvergeon, le quotidien Libération a rejoint la liste des médias qui relaient la propagande mensongère du lobby de l’atome.

Libération 11 mars 2013
Lundi 11 mars 2013, deux ans jour pour jour après le début de la catastrophe de Fukushima. Logiquement, Libération fait sa Une sur le nucléaire, mais de façon fort curieuse. Le titre, déjà, donne le ton : "Deux ans après Fukushima, l’atome s’accroche", avec cette précision parfaitement mensongère : "Fortement remise en cause après la catastrophe japonaise, l’énergie nucléaire est toujours omniprésente".

Omniprésente  ? Regardons ce qu’en dit l’Agence internationale de l’énergie (AIE), fort peu suspecte d’activisme antinucléaire, dans sa publication annuelle Key world energy statistics : en 2010 [1] , le nucléaire représentait seulement 5,7% de l’énergie primaire mondiale (et à peine 2% si l’on considère l’énergie finale [2]). En 2001, cette part était de 6,9% : elle était donc déjà très modeste… mais l’est encore plus aujourd’hui.

Même chose si l’on ne considère que l’électricité : le nucléaire, qui représentait 17% de la production mondiale en 2001, n’était plus qu’à 12,9% en 2010… juste avant Fukushima. Depuis, d’après cette fois l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), encore moins soupçonnable de militantisme antinucléaire, la production nucléaire a baissé de 4,25% entre 2010 et 2011, passant de 2630 Twh à 2518 Twh [3], c’est-à-dire une baisse correspondant à la production annuelle de 20 réacteurs.

Comme par hasard, le chiffre de la production nucléaire de 2012 n’a pas été publié, et il ne le sera que dans quelques semaines, après que les médias auront parlé de nucléaire à l’occasion du second anniversaire de Fukushima. Mais nous ne sommes pas condamnés à attendre ce chiffre car nous avons des éléments de comparaison entre 2012 et 2011. Par exemple (sans que cela ne soit exhaustif) :

  • en 2012, 41 réacteurs japonais n’ont pas fonctionné du tout, et les 9 autres ont fonctionné à peine quelques semaines. Or, en 2011, le parc nucléaire japonais (de 54 réacteurs à l’époque) a fonctionné jusqu’au 11 mars (Fukushima), puis les réacteurs ont été arrêtés peu à peu au fil de l’année, et d’ailleurs sept réacteurs fonctionnaient encore fin 2011.
  • le réacteur britannique Wylfa-2 est définitivement arrêté depuis le 25 avril 2012, or il fonctionnait en 2011.
  • deux réacteurs belges sont arrêtés depuis mi-2012 (cuves fissurées !) et ont donc peu produit pendant cette année, contrairement à 2011.
  • idem, à un degré moindre, pour deux réacteurs coréens qui sont restés arrêtés en novembre et décembre 2012 après la découverte de milliers de pièces non-conformes.

A cela il faut ajouter deux données cruciales :

  • les 8 réacteurs qui ont été définitivement arrêtés en Allemagne après Fukushima ont produit pendant deux mois et demi, début 2011, alors qu’ils n’ont évidemment rien produit en 2012.
  • la production nucléaire française a baissé de 3,8% en 2012 par rapport à 2011 (16 Twh en moins, l’équivalent de la production annuelle de 2 à 3 réacteurs)

De fait, même si quelques réacteurs ont pu être mis en service (en particulier en Chine) fin 2011 et en 2012, il est absolument clair que la production mondiale d’électricité nucléaire a encore baissé en 2012 par rapport à 2011, comme elle l’avait déjà fait en 2011 par rapport à 2010.

En résumé, la part du nucléaire dans l’énergie mondiale est faible (5,7% en énergie primaire, moins de 2% en énergie finale) et en déclin continu. Même scénario évidemment pour la part de l’atome dans la production mondiale d’électricité, passée de 17% en 2001 à 12,9% en 2010, à environ 11% en 2011, et probablement sous les 10% en 2012.

A titre de comparaison, comme on peut le voir dans Key world energy statistics (page 24), la part des énergies renouvelables dans l’électricité mondiale était de 19,7% en 2010 et, du fait de la progression de ces énergies et de la baisse du nucléaire, elle est à coup sûr passée depuis au dessus des 20%, c’est-à-dire plus du double de la part du nucléaire.

Pourtant, sans que l’on sache s’il s’agit de profonde incompétence ou de malhonnêteté délibérée, Libération avance une incroyable thèse de l’énergie nucléaire "omniprésente".

Cette thèse mensongère est martelée en page intérieure, comme le montrent le titre "Après Fukushima, le nucléaire persévère" et le sous-titre "Deux ans après la catastrophe nucléaire au Japon, l’atome n’a pas rendu les armes et continue de se développer, malgré les risques."

Dans son éditorial, Libération enfonce le clou en citant le PDG d’Areva : "Luc Oursel, le patron d’Areva, considère que le développement du nucléaire ne devrait pas souffrir longtemps du drame japonais. Une analyse largement confirmée par les décisions politiques internationales." Et en lui donnant raison sur la base d’une affirmation aussi floue que gratuite.

Mieux : tout à sa nouvelle croisade en faveur de l’atome, Libération décrète que "Aujourd’hui, nul ne peut sérieusement prôner un arrêt radical du nucléaire". Or, au contraire, beaucoup de gens notent qu’il serait facile de se passer de ces infimes 2% de la consommation mondiale d’énergie. Tout comme il n’est pas difficile d’imaginer un journalisme libre, non soumis à l’idéologie et aux intérêts d’actionnaires industriels… et des puissants annonceurs publicitaires que sont, par exemple, EDF et Areva.

Certes, la journaliste Laure Noualhat a eu le droit, dans ce numéro, de décrire les souffrances de Japonais touchés par la catastrophe. Certes il est aussi question des conséquences financières d’un accident nucléaire en France, et même de développer les énergies alternatives. Mais tout cela est balayé par la revendication d’importants investissements financiers dans les réacteurs - ce qui devrait ravir EDF et Areva - pour "le renforcement de la sécurité" et "approfondir la recherche pour que les réacteurs puissent résister à des accidents naturels". Alors que c’est exactement ce qui est promis à chaque accident nucléaire.

Et, pour faire bonne mesure, Libération demande aussi "d’imaginer d’autres réacteurs". Ça, c’est assurément pour contenter le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), toujours friand de milliards à gaspiller dans des projets.

Enfin, Libération pratique aussi une curieuse forme de négationnisme en "oubliant" totalement, dans son numéro "spécial Fukushima", les mobilisations antinucléaires, tant au Japon qu’en France ou ailleurs. Un grand moment de "journalisme".

N’en jetons plus : Libération est en campagne pour le nucléaire, dont acte. Mais le problème est que cette croisade est menée par la tromperie et l’occultation. Et sur la base de la thèse mensongère d’un nucléaire "omniprésent". Or, c’est "seulement" le risque nucléaire qui est omniprésent : même en déclin, l’atome fait courir un risque insensé, d’autant plus élevé que les réacteurs vieillissent et obtiennent des prolongations de durée de vie. Sans parler des déchets radioactifs et autres dossiers. Mais Libération devrait probablement les traiter sous peu. A sa façon...

Lundi 11 mars 2013 (Fukushima + 2 ans)

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org


[1L’Agence internationale de l’énergie (AIE) met deux ans pour recueillir les données exactes, la publication 2012 présente donc les chiffres de 2010. Le document est consultatble ici : http://www.iea.org/publications/freepublications/publication/kwes.pdf

[2Le document de l’AIE donne les chiffres en énergie dite "primaire", ce qui gonfle artificiellement la part du nucléaire dont les deux tiers de l’énergie sont perdus sous forme de chaleur rejetée dans l’environnement. Lorsqu’on considère l’énergie qui arrive concrètement aux consommateurs, l’énergie dite "finale" (ou "consommation d’énergie), la vraie part du nucléaire apparaît : 2%. Une misère… pour un danger extrême.

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