Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Nucléaire : une relance fictive et un crash inévitable

24 février 2026 · Stéphane Lhomme

Après des années d’atermoiements, la Programmation plu­ri­an­nuelle de l’énergie (PPE) a fina­le­ment été publiée par le gou­ver­ne­ment qui annonce le holà sur l’éolien et le solaire, et prio­rise clai­re­ment le nucléaire.

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire

Après des années d’atermoiements, la Programmation plu­ri­an­nuelle de l’énergie (PPE) a fina­le­ment été publiée par le gou­ver­ne­ment qui annonce le holà sur l’éolien et le solaire, et prio­rise clai­re­ment le nucléaire. C’est ain­si que divers médias se sont lais­sés aller à titrer des choses comme « Vers une relance mas­sive du nucléaire » ou car­ré­ment « L’énergie des dix pro­chaines années sera nucléaire » (sic).

Mais, comme tou­jours en matière du nucléaire, en France et ailleurs dans le monde, il est beau­coup plus facile de faire de beaux effets d’annonce que de les concré­ti­ser : si tous les réac­teurs pré­vus avaient été construits, il y en aurait un à chaque coin de rue de chaque pays !

Le pré­ten­du « grand retour du nucléaire » célé­bré au début des années 2000 n’a jamais eu lieu, et le sup­po­sé « retour en grâce » actuel suit le même che­min. La pro­duc­tion nucléaire mon­diale végète depuis des décen­nies : le « record » de pro­duc­tion atteint en 2024 n’était que de 0,3% supé­rieur au chiffre de 2006 !

Or, pen­dant ce temps, les autres sources de pro­duc­tion d’électricité se sont envo­lées ce qui fait que, méca­ni­que­ment, la part du nucléaire s’est effon­drée, pas­sant de 17,1% en 2001 à 9% à ce jour. En crois­sance expo­nen­tielle, les renou­ve­lables approchent des 35%, qua­si­ment quatre fois la part du nucléaire.

Et ce phé­no­mène va conti­nuer et s’amplifier : l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie pré­voit que désor­mais, chaque année, plus de 90% des nou­veaux moyens de pro­duc­tion élec­triques seront des renouvelables.

Pour mémoire, le salut de l’atome ne vien­dra pas des fumeux « petits réac­teurs modu­lables » ain­si que nous l’avions pré­vu (Le Monde, 14 octobre 2021), ce qui se confirme au vu des décon­ve­nues et faillites qui se suc­cèdent dans ce secteur.

Submergé par le véri­table tsu­na­mi des renou­ve­lables, le nucléaire va déjà avoir fort à faire pour ne pas voir sa pro­duc­tion décli­ner : des dizaines de fer­me­tures de vieux réac­teurs sont pro­gram­mées et iné­luc­tables, com­pen­sant la mise en ser­vice de nou­veaux réac­teurs, prin­ci­pa­le­ment en Chine. Dans tous les cas, la part du nucléaire dans l’électricité mon­diale va conti­nuer à bais­ser à 8% puis 7%, etc, une véri­table marginalisation.

Revenons donc à la France. Toujours don­neuses de leçons, nos « élites » peuvent pré­tendre que la baisse du nucléaire dans le reste du monde n’empêche pas son essor chez nous. L’atome hexa­go­nal est même pré­sen­té comme le futur « sau­veur » du conti­nent ou du moins de nos voi­sins que nous pour­rons ali­men­ter avec nos nom­breux réacteurs.

Mais, même à sup­po­ser que le pro­gramme de 6 EPR2 - plus 8 autres en option, pour­quoi pas 20 ou 30 ou 50, c’est tel­le­ment facile à annon­cer - soit cor­rec­te­ment mené par EDF, le pre­mier d’entre eux ne four­ni­ra pas d’électrons avant 2040, si ce n’est 2045 : les chan­tiers nucléaires prennent TOUJOURS de nom­breuses années de retard (accom­pa­gnées de mil­liards d’euros de sur­couts) : non, « l’énergie des dix pro­chaines années » ne sera pas nucléaire, c’est même une plai­san­te­rie de le prétendre.

D’ici 2040, et par la suite, les pro­duc­tions élec­triques renou­ve­lables vont conti­nuer à croitre mas­si­ve­ment dans le monde, et donc entre autre en Europe, tout en voyant leurs coûts de pro­duc­tion conti­nuer à s’effondrer.

Résultat : même avec les dizaines ou cen­taines de mil­liards que l’Etat fran­çais entend mettre encore dans le nucléaire pour ten­ter de le rendre com­pé­ti­tif, il est clair que per­sonne ne vou­dra de cette élec­tri­ci­té alors qu’il sera pos­sible de se ser­vir mas­si­ve­ment sur le mar­ché euro­péen : les connexions trans­fron­ta­lières ser­vi­ront bien plus à ali­men­ter la France en élec­tri­ci­té renou­ve­lable à bon mar­ché qu’à ser­vir nos voi­sins en élec­trons nucléaires ruineux.

Il est d’ailleurs notable que les auto­ri­tés fran­çaises cherchent d’ores et déjà des débou­chés pour la pro­duc­tion nucléaire actuelle en ten­tant d’attirer dans l’Hexagone des centres de don­nées (data cen­ters) aux consom­ma­tions élec­triques insen­sées. Chercher par tous les moyens des clients pour jus­ti­fier la pro­duc­tion, c’est aus­si malin que de creu­ser de grands trous pour les rebou­cher ensuite.

Les adeptes de l’atome conti­nuent à ser­vir leurs élé­ments de lan­gage usés, insis­tant en par­ti­cu­lier sur le fait que les renou­ve­lables serait bien trop inter­mit­tentes. Pendant ce temps, la pro­gres­sion du solaire est telle que, sous peu, même par temps cou­verts, cela suf­fi­ra à cou­vrir toute la consom­ma­tion journalière.

Certes, il n’y a pas de soleil la nuit, mais la consom­ma­tion est bien moindre - beau­coup de gens dorment ! - et sera d’autant plus faci­le­ment cou­verte par les autres sources renou­ve­lables que le sto­ckage de l’électricité se déve­loppe mas­si­ve­ment et à un coût lui aus­si de plus en plus faible. Il ne s’agit certes pas d’une option très éco­lo­gique mais on ne peut que consta­ter que cela n’empêche pas son essor.

En résu­mé, en pré­voyant de dépen­ser une nou­velle fois des sommes insen­sées dans le nucléaire, nos diri­geants poli­tiques et indus­triels mènent la France à la ruine et à la pénu­rie énergétique.

Mais tout n’est pas per­du : de la Finlande à Flamanville en pas­sant par l’Angleterre, EDF et Areva (deve­nue Orano après faillite) ont démon­tré leur par­faite inca­pa­ci­té à mener cor­rec­te­ment la construc­tion de leurs propres réac­teurs, les EPR, et tout montre qu’il en sera de même pour ceux bap­ti­sés EPR2 pour lais­ser croire à une amé­lio­ra­tion dont on sait déjà qu’elle ne sera pas au rendez-vous.

Avec un peu de chance, le pro­gramme EPR2 sera rapi­de­ment stop­pé et « seule­ment » quelques dizaines de mil­liards seront gas­pillés. Il sera alors grand temps pour la France de prendre enfin le bon train, celui des renou­ve­lables… et de la sobrié­té éner­gé­tique, grande oubliée de la PPE.

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Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire