Observatoire du nucléaire

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Nucléaire : les âneries de M. Bouglé sur divers plateaux de télé

16 janvier 2024 · Stéphane Lhomme

Invité sur dif­fé­rents pla­teaux de télé­vi­sion (BFM, Cnews, etc), un cer­tain Fabien Bouglé par­vient à abu­ser télé­spec­ta­teurs mais aus­si jour­na­listes (pour la plu­part tota­le­ment igno­rants concer­nant le nucléaire) avec une série de bali­vernes plus énormes les unes que les autres. Voici quelques mises au point.

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- Il n’existe pas de réacteur « mangeur de déchets nucléaires »

Le boni­men­teur Bouglé laisse pan­tois et sub­ju­gués ses inter­lo­cu­teurs igno­rants en leur par­lant de réac­teurs « man­geurs de déchets » qui auraient déjà réglé la ques­tion des déchets radio­ac­tifs si un infâme lob­by éco­lo, « tra­his­sant la France au pro­fit de l’Allemagne » (sic !), n’avait pas « empê­ché » l’avènement de tels réacteurs.

Ainsi, comme on jette une bûche dans une che­mi­née, il suf­fi­rait de mettre les déchets radio­ac­tifs pro­duits par les cen­trales actuelles dans un réac­teur « magique » pour que ces déchets disparaissent.

M. Bouglé finit par livrer son « secret » : les réac­teurs pré­ten­dus « man­geurs de déchets » sont tout sim­ple­ment… les sur­gé­né­ra­teurs : un type de réac­teur que l’industrie nucléaire mon­diale échoue à faire fonc­tion­ner depuis 70 ans, comme Superphénix en France ! Et, quand bien même cela mar­che­rait, cela ne ferait en aucun cas dis­pa­raitre les déchets radio­ac­tifs. De plus, c’est moins de 1% des com­bus­tibles nucléaires (les déchets les plus radio­ac­tifs) qui pour­raient théo­ri­que­ment voir leur durée de vie réduite, mais sans pour autant dis­pa­raître et en deve­nant encore plus rayon­nants ! Dans le nucléaire comme ailleurs, les miracles n’existent pas.

VOIR PRÉCISIONS PLUS BAS

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- Le projet Astrid n’était pas « en passe de réussir » et n’a pas été « repris par Bill Gates »

Malgré son joli pré­nom, le pro­jet de réac­teur Astrid n’était rien d’autre qu’un petit Superphénix : un sur­gé­né­ra­teur refroi­di au sodium. Voyez le « pro­grès » : 40 ans après le lan­ce­ment de Superphénix (puis­sance de 1240 MW), le CEA a vou­lu faire une nou­velle ten­ta­tive avec un réac­teur deux fois moins puis­sant (600 MW), avant de tout abandonner.

Il faut aus­si dire que les autres pays nucléa­ri­sés se sont aus­si cas­sé les dents : le sur­gé­né­ra­teur japo­nais de Monju a été défi­ni­ti­ve­ment stop­pé après d’innombrables défaillances, un ter­rible incen­die et des fuites de sodium ; le sur­gé­né­ra­teur alle­mand de Kalkar n’a jamais pu être mis en ser­vice ; les USA ont aban­don­né la filière. Seule la Russie par­vient à faire hoque­ter péni­ble­ment son BN800… qui ne réa­lise cepen­dant aucun des miracles atten­dus (pro­duire « plus de matières fis­sile qu’il n’en consomme », « man­ger » les déchets radio­ac­tifs et autres balivernes).

Quant à Bill Gates, il fait par­tie des zozos qui, ces der­nières années, ont annon­cé dif­fé­rents types de réac­teurs mira­cu­leux, tou­jours pré­ten­dus aptes à pro­duire une élec­tri­ci­té « bon mar­ché, sans risque et en géné­rant peu de déchets » (bla bla bla). Depuis 2006, Bill Gates et sa socié­té Terrapower ont d’abord essayé de faire fonc­tion­ner un réac­teur « à ondes pro­gres­sives », puis un « à sels fon­dus », tous deux aban­don­nés après avoir gas­pillé des mil­liards. Désormais Gates rêve de mettre au point… un réac­teur à neu­trons rapide refroi­di au sodium : retour à la case Superphénix et aux 70 ans d’échec de l’industrie nucléaire mondiale…

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- Les déboires du nucléaire français sont causés par… le nucléaire français !

Les « méchants éco­los anti­nu­cléaires » et les pré­ten­dus « traitres à la solde de l’Allemagne » dénon­cés par l’inspecteur Bouglé ne sont pour rien dans les désastres du nucléaire fran­çais : EDF, Areva (deve­nue Orano) et le CEA se débrouillent très bien tout seuls ! Par exemple :

- Désastres indus­triels et finan­ciers des chan­tiers EPR de Finlande, Flamanville et Angleterre : 15 ans à 20 ans (au lieu de 4 ans et demi) pour faire un réac­teur qui coûte 20 mil­liards au lieu de 3, et qui com­porte de graves malfaçons

– Scandale inouï des mil­liers de pièces défec­tueuses (dont la fameuse cuve de l’EPR de Flamanville) pro­duites par Areva dans ses usines du Creusot.

– Flops catas­tro­phiques et rui­neux des chan­tiers des réac­teurs Iter (fusion) et RJH

– Affaire de la cor­ro­sion sous contrainte (jusqu’à 32 réac­teurs sur 56 arrê­tés en même temps en 2022)

– Etc

Contrairement à une légende savam­ment entre­te­nue, l’industrie nucléaire fran­çaise n’est en rien « triom­phante », « la meilleurs du monde », « à la pointe de la tech­no­lo­gie » : en réa­li­té, EDF (en situa­tion de faillite), Areva (renom­mée Orano après dépôt de bilan) et le CEA (sous per­fu­sion de l’argent public) ne cessent de se ridi­cu­li­ser et de lais­ser des fac­tures astro­no­miques aux Français.

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- La fermeture de Fessenheim n’est pas la cause des pénuries d’électricité en France et des importations depuis l’Allemagne

M. Bouglé pré­tend que la France était expor­ta­trice vers l’Allemagne avant la fer­me­ture de Fessenheim et qu’elle est subi­te­ment deve­nue impor­ta­trice du fait de la fer­me­ture de cette cen­trale en 2020. Il raconte n’importe quoi.

En réa­li­té, il y a des échanges (dans les deux sens) entre les deux pays tout au long de l’année. Lorsque l’on fait le bilan au 31 décembre, c’est tou­jours la France qui est impor­ta­trice depuis l’Allemagne (*), et ce depuis plus de 25 ans (**), c’est-à-dire bien long­temps avant la fer­me­ture de Fessenheim.

Ce phé­no­mène est prin­ci­pa­le­ment dû à l’option absurde du chauf­fage élec­trique mas­si­ve­ment déve­lop­pé en France pour « jus­ti­fier » le nucléaire : dès qu’il fait froid, la consom­ma­tion d’électricité est telle qu’elle dépasse lar­ge­ment les capa­ci­tés du parc nucléaire fran­çais, même lorsqu’il fonc­tionne correctement !

On note­ra d’ailleurs le ridi­cule de la thèse selon laquelle la vie était mer­veilleuse en France avec 58 réac­teurs et qu’elle est subi­te­ment deve­nue dra­ma­tique avec « seule­ment » 56 réac­teurs, ce qui reste en réa­li­té un nombre insen­sé. Pour mémoire, par exemple lors de la crise de la cor­ro­sion sous contrainte, la France a été sau­vée en impor­tant mas­si­ve­ment de l’électricité depuis les pays voi­sins, qui ne comptent que quelques réac­teurs, voire car­ré­ment aucun.

(*) On peut bien sûr cri­ti­quer le fait qu’une par­tie non négli­geable de l’électricité alle­mande est pro­duite par des cen­trales au char­bon (même si la part des renou­ve­lables est en aug­men­ta­tion expo­nen­tielle), mais le fait est est que c’est cette élec­tri­ci­té « sale » qui chauffe la France tous les hivers, et les Français adeptes du nucléaire ne vont pas jusqu’à refu­ser cette élec­tri­ci­té et res­ter dans le froid et le noir !

(**) A part, de très peu, en 2011 : suite à la catas­trophe de Fukushima, l’Allemagne a fer­mé immé­dia­te­ment 8 réac­teurs. Mais, dès 2012, la France était rede­ve­nue impor­ta­trice nette depuis l’Allemagne…

POUR APPROFONDIR

La blague des réacteurs « mangeurs de déchets »

Notons d’abord que les réac­teurs nucléaires pro­duisent conti­nuel­le­ment des quan­ti­tés insen­sés de déchets radio­ac­tifs de divers ordres, allant des com­bus­tibles nucléaires aux outils et vête­ments uti­li­sés dans les cen­trales, qui sont conta­mi­nés… et ne peuvent être « mangés » !

Mais concentrons-nous sur les plus radio­ac­tifs, les com­bus­tibles usés, ceux qui sortent du cœur du réac­teur après utilisation.

En écou­tant M. Bouglé, le télé­spec­ta­teur non aver­ti (et le jour­na­liste igno­rant) pensent qu’il suf­fit de récu­pé­rer ces com­bus­tibles et de les mettre dans le pré­ten­du « réac­teur man­geur de déchets » pour que ce der­nier fasse dis­pa­raitre ces déchets… tout en pro­dui­sant de l’électricité ! Jackpot, bra­vo et mer­ci pour tout. Mais voi­là, le père Noël n’existe pas et tout ceci n’est que bali­vernes. Voici pourquoi.

Les com­bus­tibles usés com­prennent quatre type d’éléments : du plu­to­nium, de l’uranium, des pro­duits de fis­sion et des acti­nides mineurs. Notez que la très grande majo­ri­té de la radio­ac­ti­vi­té est conte­nue dans ces deux der­nières catégories.

Pour ten­ter une réuti­li­sa­tion, il faut déjà opé­rer des actions de sépa­ra­tion dans une usine gigan­tesque comme celle de La Hague. Ces opé­ra­tions néces­sitent une consom­ma­tion très impor­tante d’électricité, et il est de plus fait usage de grandes quan­ti­tés de pro­duits chi­miques ter­ri­ble­ment cor­ro­sifs et dan­ge­reux : on est bien loin de l’énergie « propre » à même de « sau­ver la planète »….

- Le plutonium

Il est uti­li­sé par les mili­taires pour leurs armes ato­miques. Un peu de ce plu­to­nium peut être récu­pé­ré pour faire du com­bus­tible (dit « mox ») uti­li­sable dans les cen­trales actuelles, ce qui aggrave les consé­quences d’un acci­dent lorsqu’il se pro­duit, comme ce fut le cas à Fukushima. Les dif­fé­rentes études montrent que cette option ne per­met d’ « éco­no­mi­ser » que très peu d’uranium pro­ve­nant des mines. Mais en aucun cas ce plu­to­nium n’est « man­gé » ou « inci­né­ré », on le retrouve presque inté­gra­le­ment après utilisation.

- L’uranium

L’uranium issu de ces opé­ra­tions de sépa­ra­tions, dit « ura­nium de retrai­te­ment », est théo­ri­que­ment réuti­li­sable à la place de l’uranium issu des mines mais, en réa­li­té, cette option pose divers pro­blèmes tech­niques. EDF tente d’en uti­li­ser depuis des années dans la seule cen­trale de Cruas (Ardèche), après ré-enrichissement… en Russie (mer­ci Poutine !). Mais cela reste très mar­gi­nal et, là aus­si, en aucun cas cet ura­nium n’est « man­gé » ou « inci­né­ré », on le retrouve aus­si presque inté­gra­le­ment après utilisation.

- Les pro­duits de fission

On ne peut rien en faire, à part les vitri­fier, et les sto­cker pen­dant des millénaires !

- Les acti­nides mineurs

Ce sont les seuls élé­ments des déchets radio­ac­tifs qui pour­raient théo­ri­que­ment voir leur durée de vie réduite dans des sur­gé­né­ra­teurs… tout en deve­nant encore plus radio­ac­tifs  ! Mais, même si un tel « exploit » se pro­dui­sait (à condi­tion de par­ve­nir enfin à exploi­ter cor­rec­te­ment des sur­gé­né­ra­teurs), les acti­nides mineurs ne seraient pas pour autant « man­gés », « inci­né­rés » ou « dés­in­té­grés ». Dans les faits, ils sont vitri­fiés comme les pro­duits de fis­sion et doivent être sto­ckés pen­dant des millénaires.

Conclusion :

Il n’existe bien évi­dem­ment aucune tech­no­lo­gie per­met­tant de « man­ger » les déchets nucléaires, tout est plus est-il pos­sible théo­ri­que­ment (mais pas dans les faits) d’en dégra­der une toute petite par­tie, et encore, au prix de nou­velles conta­mi­na­tions radio­ac­tives et chi­miques et d’une très impor­tante consom­ma­tion d’énergie.

Une bonne fois pour toute, rap­pe­lons qu’il n’existera jamais de miracle nucléaire, que ce soit avec des réac­teurs magiques, ou en rem­pla­çant l’uranium par du tho­rium (la filière tho­rium est elle aus­si celle des sur­gé­né­ra­teurs !), ou avec la fusion, ou en appe­lant « de 4ème géné­ra­tion » ou « SMR » des vieux pro­jets qui n’ont jamais fonctionné…

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
Janvier 2024