Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Affaire Kearney (film « La syndicaliste ») : la piste de la corruption et non celle d’un « transfert de technologie » nucléaire…

1 mars 2023 · Stéphane Lhomme

– Seule la cor­rup­tion peut per­mettre de vendre des EPR
– L’affaire Uramin-Lauvergeon a-t-elle été enterrée ?

La sor­tie en salles ce jour du film « La syn­di­ca­liste » est l’occasion de poser les vrais ques­tions concer­nant cette affaire mais aus­si celle dite « Uramin » dans laquelle est impli­quée l’ancienne pré­si­dente d’Areva, Anne Lauvergeon (jouée par Marina Foïs dans le film).

La thèse avan­cée pour expli­quer l’agression ter­ri­fiante dont a été vic­time fin 2012 Maureen Kearney (jouée par Isabelle Huppert) est qu’elle se serait oppo­sée, à l’occasion d’un pro­jet de vente de réac­teurs EPR à la Chine, à un « trans­fert de tech­no­lo­gie » en faveur de l’entreprise chi­noise CGNPC et au détri­ment de l’industrie nucléaire française.

Cette thèse est absurde : il n’y avait aucun risque de « trans­fert de tech­no­lo­gie » puisque Mme Lauvergeon, avait déjà bra­dé deux EPR à la Chine dès 2007 (voir expli­ca­tions ci-dessous). A cette époque, comme l’a illus­tré l’affaire de cor­rup­tion Uramin (voir aus­si ci-dessous), « Atomic Anne » était prête à tout pour vendre des EPR, et même qua­si­ment les offrir, à d’éventuels clients.

Dès 2003, Lauvergeon avait ain­si bra­dé un EPR à la Finlande à 3 mil­liards d’euros pour un chan­tier qui coûte en réa­li­té à la France entre 10 et 15 mil­liards (et qui devait être ache­vé en 2009 or, en 2023, le réac­teur ne pro­duit tou­jours pas d’électricité !) Elle pen­sait, de cette façon, « amor­cer la pompe » et déci­der ain­si de nom­breux autres clients poten­tiels à ache­ter enfin des EPR.

En réa­li­té, aucun ache­teur ne s’est mani­fes­té pen­dant plu­sieurs années, jusqu’à ce que la pré­si­dente d’Areva ne se décide à bra­der à nou­veau deux EPR, cette fois à la Chine, et pour la somme déri­soire de 3,66 mil­liards… les deux ! (Cf dépêche AFP du 30 juillet 2007, révé­la­tions faites par nous-mêmes, à l’époque pour le compte du RSN)

Ce n’est pas pour leurs « qua­li­tés » que les Chinois ont acquis les deux EPR fran­çais : cet achat venait sim­ple­ment com­plé­ter leur mar­ché, consti­tué en par­ti­cu­lier de deux Candu-6 cana­diens, de deux VVER russes, puis de 4 AP1000 amé­ri­cains et fina­le­ment de deux EPR. Les Chinois sont des gens métho­diques qui étu­dient jusqu’au moindre mil­li­mètre les ins­tal­la­tions qu’ils achètent, pour s’affranchir ensuite de leurs ven­deurs et deve­nir eux-mêmes fabri­cants, ce qui est désor­mais le cas avec le réac­teur chi­nois Hualong1.

Par ailleurs, les Chinois connais­saient de longue date les réac­teurs fran­çais pour en avoir ache­té dès les années 1980 (réac­teurs de Daya bay, jume­lés aujourd’hui encore avec ceux situés au Blayais en Gironde). Or, à part sa taille déme­su­rée et ses com­pli­ca­tions inutiles, l’EPR, conçu à la fin des années 80 et au début des années 90, ne pré­sente aucune dif­fé­rence fon­da­men­tale avec les réac­teurs précédents.

On ne voit donc pas de quel « trans­fert de tech­no­lo­gie » il aurait fal­lu s’inquiéter en 2012 lorsque Maureen Kearney a été agres­sée. Il s’agit en réa­li­té assu­ré­ment d’une affaire de cor­rup­tion dans laquelle la syn­di­ca­liste a « mis son nez »… à son détriment.

En effet, à part lorsque des EPR ont été bra­dés comme cela a été fait au pro­fit de la Finlande et de la Chine, per­sonne ne sou­haite ache­ter de réac­teurs EPR. Pour mémoire, alors que l’on peut lire ici ou là que « les Britanniques ont choi­si le réac­teur EPR », il faut rap­pe­ler que, avec l’argent des Français, EDF a d’abord rache­té British ener­gy à plus de 15 mil­liards… juste avant que la valeur de cette entre­prise ne s’effondre lors de la crise finan­cière de 2008. Ensuite, EDF… s’est com­man­dée deux EPR à elle-même, pour les construire en Angleterre. Cela confirme qu’aucun client digne de ce nom ne veut ache­ter des EPR.

Il faut par ailleurs rap­pe­ler que, dès 2007, tou­jours avec l’argent des Français, Mme Lauvergeon avait fait rache­ter à grands frais par Areva l’entreprise Uramin, pro­prié­taire de mines d’uranium… inex­ploi­tables. Les mil­liards ain­si éva­po­rés devaient ser­vir à « déci­der » des diri­geants d’Afrique du Sud à ache­ter des EPR… ce qui ne s’est jamais pro­duit. En revanche, les mil­liards ont bel et bien disparu.

Anne Lauvergeon a été mise en exa­men dans cette affaire dès mai 2016 : cela va donc bien­tôt faire 7 ans et la dame, loin d’être jugée et incar­cé­rée comme elle le mérite, parade dans divers médias où elle peut faire la pro­mo­tion du nucléaire sans rece­voir la moindre contra­dic­tion.

L’affaire Uramin serait-elle enter­rée ? Ou bien « Atomic Anne » comparaitra-t-elle à 91 ans comme M. Balladur dans l’affaire de Karashi ? On note­ra d’ailleurs que le bien nom­mé M. Fric (véri­dique !), acces­soi­re­ment mari de Mme Lauvergeon, a gagné beau­coup d’argent au pas­sage dans l’affaire Uramin et a été aus­si mis en exa­men en 2016. Lui aus­si court tou­jours impunément…

Concernant les méthodes d’Areva, rap­pe­lons aus­si qu’elles ne tiennent pas toutes à Anne Lauvergeon. Pour mémoire, après avoir révé­lé des manœuvres rele­vant de la cor­rup­tion au Niger de la part d’Areva, nous avons été atta­qués en jus­tice par le suc­ces­seur d’Atomic Anne, Luc Oursel (joué dans le film par Yvan Attal), pro­cès que nous avons rem­por­té haut la main.

Depuis, Luc Oursel est décé­dé et Areva a été déman­te­lée… mais la véri­té reste tou­jours à faire concer­nant ces affaires de cor­rup­tion sur fond de déli­te­ment de l’industrie nucléaire française.