Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Guerre : la France nucléarisée est terriblement vulnérable

25 février 2022 · Stéphane Lhomme

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une nou­velle occa­sion pour les pro­mo­teurs du nucléaire de mettre en avant leur indus­trie fétiche, parée de toutes les ver­tus. La réa­li­té est bien différente…

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une nou­velle occa­sion pour les pro­mo­teurs du nucléaire de mettre en avant leur indus­trie fétiche, parée de toutes les vertus.
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La construc­tion de nou­veaux réac­teurs est ain­si mise en avant pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique… alors que ces chan­tiers ne seraient pas ache­vés avant 2040. De même, le nucléaire serait la solu­tion face à l’envol des prix de l’énergie alors qu’il est d’ores et déjà acquis que les coûts de pro­duc­tion des futures cen­trales seront prohibitifs.
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Et voi­là aujourd’hui que l’invasion de l’Ukraine par la Russie démon­tre­rait la per­ti­nence de l’option nucléaire impo­sée depuis plu­sieurs décen­nies en France. Quant à l’Allemagne, elle serait désor­mais confron­tée à une erreur majeure, celle d’avoir choi­si la fer­me­ture de ses cen­trales nucléaires et d’avoir parié sur le gaz, en par­ti­cu­lier le gaz russe, pour assu­rer sa tran­si­tion éner­gé­tique en atten­dant de fonc­tion­ner un jour avec 100% d’énergies renouvelables.
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Il est certes exact que, comme ceux du blé ou de l’aluminium, les prix de l’énergie s’envolent depuis le déclen­che­ment de l’attaque russe. En outre, les pays qui importent du gaz russe - dont la France ! - risquent de devoir se pas­ser subi­te­ment de cette res­source, entraî­nant assu­ré­ment un envol des prix, voire des pénuries. 
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L’Allemagne va assu­ré­ment être confron­tée à d’importantes dif­fi­cul­tés. Pour autant, le nucléaire est-il l’option « magique » apte à pro­té­ger la France ? Certainement pas.
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Commençons par rap­pe­ler que, tous les hivers, la France est for­te­ment impor­ta­trice d’électricité, en par­ti­cu­lier… depuis l’Allemagne, et ce mal­gré nos 56 réac­teurs nucléaires, ou plus exac­te­ment à cause d’eux : l’option « nucléaire + des mil­lions de chauf­fages élec­triques » entraîne de tels pics de consom­ma­tion que la pro­duc­tion nucléaire fran­çaise est lar­ge­ment insuffisante.
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Ce phé­no­mène s’aggrave d’ailleurs chaque année avec le vieillis­se­ment des réac­teurs et les pannes de plus en plus nom­breuses et inquié­tantes. Pour mémoire, EDF est actuel­le­ment obli­gée d’arrêter de nom­breux réac­teurs suite à la décou­verte de cor­ro­sions de sys­tèmes de sécurité.
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Si l’Allemagne ne peut plus expor­ter d’électricité suite aux consé­quences de la guerre en Ukraine, la France va de fait se retrou­ver en situa­tion cri­tique. Encore est-il heu­reux que l’hiver touche à sa fin, mais il est très pro­bable que de nou­veaux hivers arri­ve­ront fin 2022 et les années suivantes !
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Rappelons aus­si que, même avec la pro­duc­tion nucléaire la plus impor­tante au monde - les USA comptent plus de réac­teurs mais ils pro­duisent moins de 20% de l’électricité du pays, contre 65% en France - le nucléaire ne couvre que 15% de la consom­ma­tion fran­çaise d’énergie. C’est d’ailleurs bien pour cela que les Français sont frap­pés comme leurs voi­sins par l’envol des prix du pétrole, du gaz, et de l’électricité : le nucléaire ne nous pro­tège abso­lu­ment pas.
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Les pro­mo­teurs de l’atome en déduisent bien sûr que, pour que cette pro­tec­tion fonc­tionne, notre pro­duc­tion nucléaire doit aug­men­ter for­te­ment. Mais, comme signa­lé plus haut à pro­pos du cli­mat, il fau­dra attendre au moins jusqu’en 2040 pour que de nou­veaux réac­teurs entrent en ser­vice. Poutine aura alors près de 90 ans  !
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De plus, des dizaines de réac­teurs actuels auront été fer­més d’ici là, trop déla­brés pour être indé­fi­ni­ment réno­vés à grand frais par EDF. On nous parle beau­coup ces der­niers temps d’une élec­tri­fi­ca­tion mas­sive de notre éco­no­mie, mais ce ne sont pas les 6 à 14 nou­veaux réac­teurs annon­cés par M. Macron - cela ne coûte rien en période élec­to­rale ! - qui per­met­tront un tel bas­cu­le­ment : il en fau­drait en réa­li­té dix ou vingt fois plus !
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Or, outre son aspect insen­sé - démul­ti­pli­ca­tion des risques de catas­trophe et de la pro­duc­tion de déchets radio­ac­tifs - ce pro­jet est tota­le­ment hors des capa­ci­tés d’EDF sur le plan finan­cier - l’entreprise est d’ores et déjà ter­ri­ble­ment endet­tée - et sur le plan indus­triel - inca­pable de construire un seul réac­teur, le fameux EPR de Flamanville, com­ment EDF en ferait elle des centaines ?
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Mais l’incapacité du nucléaire à nous pro­té­ger, de façon géné­rale et tout par­ti­cu­liè­re­ment en période de crise géo­po­li­tique, est évi­dente pour d’autres rai­sons que les défi­ciences d’EDF.
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Il est même évident qu’[*un pays très nucléa­ri­sé comme la France est en réa­li­té hau­te­ment vul­né­rable*]. En effet, qui peut rai­son­na­ble­ment écar­ter l’hypothèse dra­ma­tique d’une guerre qui tou­che­rait le ter­ri­toire fran­çais ? Alors que l’armée russe vient de prendre pos­ses­sion de la tris­te­ment célèbre cen­trale nucléaire ukrai­nienne de Tchernobyl, com­ment ne pas envi­sa­ger que des cen­trales fran­çaises soient atta­quées ou bombardées ?
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La France pos­sède certes des armes ato­miques, mais com­ment permettraient-elles de pro­té­ger nos cen­trales nucléaires ? En ato­mi­sant les atta­quants… sur notre propre sol ?
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Et même sans en arri­ver là, il est notable que la France nucléaire est d’une immense vul­né­ra­bi­li­té du fait de la cen­tra­li­sa­tion extrême de sa pro­duc­tion : l’électricité est trans­por­tée sur des cen­taines de kilo­mètres par des lignes très haute ten­sion (THT) dont les pylônes, situés pour la plu­part en rase cam­pagne, peuvent être dyna­mi­tés avec la plus grande faci­li­té. En une nuit, un groupe para­mi­li­taire ou ter­ro­riste peut mettre la France à genoux. Et qu’on ne nous accuse pas de « don­ner des idées à nos enne­mis », cette vul­né­ra­bi­li­té extrême est connue de toute per­sonne qui suit les ques­tions d’énergie.
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A contra­rio, les éner­gies renou­ve­lables peuvent être déployées de façon har­mo­nieuse et décen­tra­li­sée sur tout le ter­ri­toire, et conti­nue­raient à fonc­tion­ner en grande majo­ri­té même si plu­sieurs régions étaient atta­quées. Cette rési­lience est d’ailleurs aus­si de mise face aux évè­ne­ments cli­ma­tiques.
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Instrumentaliser la guerre pou­ti­nienne pour ten­ter de pro­mou­voir l’atome est cynique, irres­pon­sable et absurde. Que ce soit face au péril cli­ma­tique, à l’envol des prix de l’énergie ou aux crises géo­po­li­tiques, il est clair que la seule option d’avenir passe par le trip­tyque [*sobrié­té*] (éli­mi­ner les consom­ma­tions non indis­pen­sables), [*effi­ca­ci­té*] (consom­mer moins d’énergie pour un même besoin) et [*éner­gies renou­ve­lables*].