Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Tribune de l’Observatoire du nucléaire dans Le Monde

14 octobre 2021 · Stéphane Lhomme

Avec un parc vieillis­sant et le désastre de l’EPR, indus­triels et poli­tiques misent sur les petits réac­teurs modu­laires. Une illu­sion, selon Stéphane Lhomme, direc­teur de l’Observatoire du nucléaire

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Tribune. Vous avez pro­ba­ble­ment vu les images sai­sis­santes de pou­lets dont la tête a été cou­pée et qui conti­nuent à cou­rir pen­dant quelques ins­tants de façon erra­tique. Eh bien cette image est une assez bonne illus­tra­tion de l’état de l’industrie nucléaire et de ses plus fer­vents par­ti­sans comme Emmanuel Macron.
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Un jour, ils assurent que l’avenir est aux « mas­to­dontes » comme le fameux EPR (en anglais euro­pean pres­su­ri­zed reac­tor) d’une puis­sance de 1 650 méga­watts (MW), et ce mal­gré les incroyables décon­ve­nues des chan­tiers de Finlande et de Flamanville qui devaient res­pec­ti­ve­ment entrer en ser­vice en 2009 et 2012, qui ne sont tou­jours pas ter­mi­nés et dont les sur­coûts insen­sés ont lar­ge­ment contri­bué à pla­cer leurs opé­ra­teurs dans la panade : Areva a car­ré­ment fait faillite, et EDF est dans une situa­tion finan­cière critique.
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Le len­de­main, voi­là subi­te­ment que la solu­tion pas­se­rait par les SMR, c’est-à-dire en anglais small modu­lar reac­tors et en fran­çais petits réac­teurs modu­laires (PMR) dont la puis­sance est com­prise entre 10 et 300 MW. EDF aurait d’ailleurs déjà en pro­jet son SMR de 170 MW, bap­ti­sé « Nuward ». La panique qui s’empare ain­si des tenants de l’atome s’explique par une don­née incon­tour­nable : les réac­teurs actuels sont en fin de vie et la plu­part vont être défi­ni­ti­ve­ment arrê­tés dans les dix à vingt ans, c’est-à-dire, lorsque l’on parle d’énergie, demain matin.
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[*Un parc plé­tho­rique de réac­teurs déla­brés*]
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Les pro­lon­ga­tions de durée de fonc­tion­ne­ment, accor­dées de façon incon­si­dé­rée par l’Autorité de sûre­té nucléaire (ASN), et les tra­vaux rui­neux que doit faire EDF (pro­gramme dit du « grand caré­nage » et mesures post-Fukushima) vont seule­ment per­mettre de gagner un peu de temps – tout en aug­men­tant encore le risque de catas­trophe com­pa­rable à celle de Fukushima.
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Il faut aus­si prendre en compte une don­née cru­ciale : dans les années 1970 et 1980, la construc­tion en peu de temps d’une bonne cin­quan­taine de réac­teurs nous a été pré­sen­tée comme un gigan­tesque exploit, ce qui est d’ailleurs effec­ti­ve­ment le cas sur le strict plan indus­triel. Mais il s’agissait sur­tout d’une ter­rible erreur stra­té­gique : tous ces réac­teurs vont de fait arri­ver en fin de vie qua­si­ment en même temps.
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Si EDF a fina­le­ment accep­té de fer­mer ses deux plus vieux réac­teurs, ceux de Fessenheim, c’est parce que l’électricien se sait tota­le­ment inca­pable de conti­nuer à entre­te­nir un parc plé­tho­rique de près de 60 réac­teurs pas­sa­ble­ment déla­brés. C’est aus­si pour cela que la fer­me­ture d’au moins qua­torze autres réac­teurs est actée.
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[*Le désastre de Flamanville*]
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Si EDF se dit publi­que­ment oppo­sée à ces fer­me­tures, c’est pour ne pas perdre la face : il est plus facile de pré­tendre qu’il s’agit de « déci­sions idéo­lo­giques » prises « sous la pres­sion des anti­nu­cléaires » – les­quels igno­raient qu’ils avaient tant d’influence ! – que de se recon­naître inca­pable de main­te­nir le parc nucléaire.
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Mais, contrai­re­ment à ce que pré­tendent divers can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle, ce ne sont assu­ré­ment pas de nou­veaux réac­teurs nucléaires qui pour­ront prendre le relais du parc actuel, même si la construc­tion de six EPR est envi­sa­gée : com­ment croire qu’EDF, inca­pable de construire l’EPR de Flamanville, pour­rait en fabri­quer plu­sieurs autres ?
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Il est certes pré­ten­du que les ensei­gne­ments tirés des pré­cé­dents déboires per­met­tront enfin de réus­sir les pro­chains chan­tiers, mais c’est déjà ce qu’avait assu­ré EDF à pro­pos de l’EPR fin­lan­dais… ce qui n’a pas empê­ché le désastre de Flamanville.
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[*Pas de filière indus­trielle pour les SMR*]
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C’est alors que l’industrie nucléaire et son pre­mier VRP, Emmanuel Macron, sortent du cha­peau une « solu­tion » mira­cu­leuse : les SMR. Mais si la com­mu­ni­ca­tion de la macro­nie peut enfu­mer l’opinion sur tel ou tel sujet, elle se révèle inca­pable de faire pous­ser des réac­teurs nucléaires, fussent-ils petits et modulaires.
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Il n’existe en effet pas à ce jour de filière indus­trielle per­met­tant l’émergence des SMR, les­quels pour­raient au mieux être dis­po­nibles vers 2040 : pas de quoi répondre à l’actuelle envo­lée des prix de l’énergie. Et ce d’autant que, s’ils voient le jour, les SMR pro­dui­ront une élec­tri­ci­té rui­neuse : il est impos­sible d’assurer la ren­ta­bi­li­té de petits réac­teurs, les­quels ne pro­dui­ront pas assez d’électricité pour cela.
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D’autre part, le choix de l’emplacement d’un SMR est inso­luble. Notons d’abord qu’il est impos­sible de nos jours de créer une cen­trale nucléaire dans un nou­veau site, par­ti­cu­liè­re­ment proche d’une agglo­mé­ra­tion : les habi­tants se révol­te­raient, à com­men­cer d’ailleurs par les pronucléaires !
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[*Le risque d’une impasse éner­gé­tique pour la France*]
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Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les pro­jets de nou­veaux réac­teurs sont tous dans des cen­trales déjà exis­tantes, et c’est donc la seule option dis­po­nible. Mais quel inté­rêt de pla­cer un SMR, par exemple, dans la cen­trale nucléaire du Blayais (Gironde), per­due dans les marais à 60 km de Bordeaux ? La puis­sance du SMR, 170 MW, serait déri­soire pour rem­pla­cer les actuels quatre réac­teurs de 900 MW, soit 3 600 MW.
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On entend alors dire que les SMR pour­raient être construits par « grappes ». Mais la ren­ta­bi­li­té de dix SMR serait catas­tro­phique pour une pro­duc­tion à peu près com­pa­rable à celle d’un seul EPR. Ce serait alors moins absurde de faire un EPR, mais l’on retombe sur l’incapacité d’EDF à construire ce modèle.
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De toute façon, l’électricien natio­nal est en situa­tion finan­cière dra­ma­tique et est par­fai­te­ment inca­pable de finan­cer un nou­veau parc de réac­teurs, qu’ils soient petits ou gros, modu­lables ou archaïques. 
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Mais comme les alter­na­tives au nucléaire, en par­ti­cu­lier les éner­gies renou­ve­lables, ne sont déve­lop­pées qu’à la marge, le plus pro­bable est que la France se retrouve dans une totale impasse éner­gé­tique d’ici quelques années. Il ne res­te­ra alors qu’à pleu­rer en se remé­mo­rant les ridi­cules harangues pro­nu­cléaires de la plu­part des can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle 2022…