Observatoire du nucléaire

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Tribune pronucléaire de ministres européens : une incroyable faiblesse argumentaire

12 octobre 2021 · Stéphane Lhomme

Le 10 octobre 2021, des ministres issus d’une dizaine de pays euro­péens, dont les fran­çais M. Lemaire et Mme Pannier-Runacher, ont publié dans de nom­breux médias une tri­bune assu­rant que les Européens « ont besoin de l’énergie nucléaire ». Or la lec­ture de leur texte laisse sans voix tant son argu­men­taire est faible. Cela com­mence par des affir­ma­tions gra­tuites comme « Le nucléaire est une source d’énergie propre, sûre, indé­pen­dante et compétitive. »

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[*Propre ? *] Outre la pro­duc­tion de déchets radio­ac­tifs, il faut savoir que les cen­trales nucléaires relâchent dans l’air et dans l’eau d’immenses quan­ti­tés de pro­duits radio­ac­tifs et chi­miques qui pol­luent gra­ve­ment l’environnement, en par­ti­cu­liers les rivières fran­çaises par­fois bor­dées par quatre cen­trales (Rhin, Loire). De plus, l’extraction du com­bus­tible des réac­teurs, l’uranium, cause des dom­mages envi­ron­ne­men­taux dra­ma­tiques (conta­mi­na­tions, assè­che­ment des nappes phréa­tiques, etc) mais il est vrai que cela se déroule loin de chez nous, en par­ti­cu­lier au Niger : c’est pro­ba­ble­ment cela que les adeptes de l’atome appellent une éner­gie « propre »…

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[*Sûre ? *] Les catas­trophes de Tchernobyl et Fukushima ne sont pas de l’histoire ancienne, aujourd’hui encore des mil­lions de per­sonnes vivent dans des zones conta­mi­nées en Ukraine, Biélorussie, Russie et bien sûr au Japon. En France, le pire a été frô­lé au moins à trois reprises : fusion par­tielle du cœur à Saint-Laurent-les-Eaux (Loir-et-Cher) en 1969 et 1980, grave inon­da­tion au Blayais (Gironde) en 1999. La pré­ten­due « sûre­té » de l’atome res­semble plu­tôt à une épée de Damoclès…

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[*Indépendante ? *] Comme déjà expli­qué, le com­bus­tible est majo­ri­tai­re­ment impor­té, c’est même à 100% le cas de la France. D’autre part, loin de la pro­pa­gande assé­née depuis des années, le fait est que la tech­no­lo­gie nucléaire « fran­çaise » est en réa­li­té amé­ri­caine, les licences ayant été ache­tées (fort cher) à l’entreprise Westinghouse dans les années 70. Et, par­mi les signa­taires de la tri­bune, les repré­sen­tants de Bulgarie, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie et Finlande ont pro­ba­ble­ment oublié que leurs pays sont dotés de réac­teurs russes : une étrange « indépendance »…

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[*Compétitive ? *] Si les réac­teurs en ser­vice actuel­le­ment pro­duisent une élec­tri­ci­té à un tarif rela­ti­ve­ment modé­ré, ce n’est pas parce que le nucléaire est « com­pé­ti­tif » mais parce que ces cen­trales ont béné­fi­cié de très lourds finan­ce­ments publics au 20ème siècle, et qu’elles sont aujourd’hui amor­ties. Or les caisses des Etats sont aujourd’hui vides et ce véri­table « hold-up » sur l’argent public n’est bien heu­reu­se­ment plus possible.

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De fait, si de nou­veaux réac­teurs sont construits, l’électricité pro­duite sera rui­neuse. Ainsi, si EDF par­vient à en ache­ver le chan­tier - on peut en dou­ter lorsque l’on voit les désastres des EPR en construc­tion sans fin en Finlande et à Flamanville - l’électricité qui sor­ti­ra des EPR bri­tan­niques sera ache­tée à 105 euros le MWh, bien plus chère que la plu­part des autres sources, et en par­ti­cu­lier le char­bon : com­ment lut­ter contre ce der­nier avec une éner­gie beau­coup plus chère ?

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[*Notons d’ailleurs*] que le seul but des signa­taires de la tri­bune est d’essayer de faire finan­cer la construc­tion de nou­veaux réac­teurs par l’argent euro­péen car, sans cela, aucun indus­triel ne se lan­ce­ra, sauf à vou­loir faire faillite : c’est déjà fait pour Areva et c’est en cours pour EDF.

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[*Par ailleurs*], même si les signa­taires avancent la créa­tion de mil­liers d’emplois, sans bien sûr don­ner la moindre pré­ci­sion, toutes les études et les faits montrent que le nucléaire, indus­trie très concen­trée, crée beau­coup moins d’emplois que les autres sources et en par­ti­cu­lier les renouvelables.

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[*Mais l’aspect*] le plus déri­soire de la tri­bune des ministres concerne le cli­mat : outre le carac­tère par­fai­te­ment cynique de la subite conver­sion « éco­lo­gique » de gens qui sou­tiennent de longue date les indus­tries les plus pol­luantes, on ne peut que res­ter pan­tois en lisant que « le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est la bataille d’aujourd’hui, pas de demain » : en effet, quand on voit que les chan­tiers des EPR de Finlande et Flamanville ont débu­té res­pec­ti­ve­ment en 2005 et 2008, et qu’ils sont encore loin d’être ache­vés, ou que la filière actuel­le­ment très média­ti­sée des SMR (petits réac­teurs modu­lables) ne pour­rait être effec­tive avant 2040 voire 2050, on peut hélas en conclure que, s’il faut attendre que le nucléaire nous « sauve », le réchauf­fe­ment cli­ma­tique a hélas de beaux (et chauds) jours devant lui…

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Les ques­tions de l’énergie et du cli­mat sont effec­ti­ve­ment très impor­tantes et méritent des déci­sions fortes, mais ce n’est cer­tai­ne­ment pas en s’enferrant dans la voie de garage de l’atome que des solu­tions seront trou­vées. C’est le bien être des habi­tants et la pré­ser­va­tion du cli­mat qui doivent être la prio­ri­té, et non les pro­fits des indus­triels de l’atome.

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Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
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