Observatoire du nucléaire

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Fuite radioactive sur l’EPR chinois : billard à trois bandes entre Américains, Chinois et Français

15 juin 2021 · Stéphane Lhomme

Si l’opacité entre­te­nue par le régime chi­nois empêche pour le moment de connaître les consé­quences pré­cises de la fuite radio­ac­tive impli­quant l’EPR n°1 de Taïshan, révé­lée hier 14 juin par CNN, en revanche il est d’ores et déjà pos­sible d’analyser le dérou­le­ment de cette affaire et d’en pré­voir cer­taines suites.

La défec­tuo­si­té de l’étanchéité de gaines de com­bus­tibles au sein de l’EPR de Taïshan remonte à octobre 2020, c’est-à-dire qu’elle dure depuis plus de 8 mois : les co-exploitants du réac­teur, c’est-à-dire les Chinois et les Français de Framatome, étaient de toute évi­dence par­fai­te­ment conscients de la gra­vi­té du pro­blème et avaient conjoin­te­ment déci­dé d’en cacher l’existence à la popu­la­tion mais aus­si à l’AIEA (Agence inter­na­tio­nale de l’énergie atomique).

Par chance, l’information a fini par « trans­pi­rer » vers la filiale amé­ri­caine de Framatome (Areva NP Inc). Cette der­nière, après de très pro­bables dis­cus­sions avec la CIA et la Maison blanche, s’est fait un plai­sir d’en infor­mer CNN.

En effet, main­te­nant que la situa­tion de l’EPR de Taïshan est connue dans le monde entier, il va être com­pli­qué pour les Chinois de conti­nuer à exploi­ter ce réac­teur dans des condi­tions qui sont très pro­ba­ble­ment hors de « son domaine de fonc­tion­ne­ment et de sûre­té auto­ri­sé », contrai­re­ment à ce pré­tend Framatome (canal Français !) pour ne pas frois­ser les Chinois.

Il est de noto­rié­té publique que la Chine et les USA, les deux plus grandes puis­sances mon­diales, sont en grande riva­li­té géo­po­li­tique et éco­no­mique. Il est évident que, si l’EPR n°1 de Taïshan et peut-être son jumeau n°2 devaient être stop­pés pour long­temps, ce serait embê­tant pour la Chine qui manque par moment d’électricité dans cette région. D’où le « petit plai­sir » que se font les Américains en révé­lant l’affaire. Mais cela res­te­rait tout de même un pro­blème limi­té pour la Chine où, contrai­re­ment à ce que l’on peut par­fois lire ou entendre, le nucléaire est une éner­gie mar­gi­nale cou­vrant moins de 1% de la consom­ma­tion d’énergie du pays.

En revanche, il est très pos­sible que l’industrie nucléaire fran­çaise soit la grande per­dante de cette affaire qui peut repré­sen­ter un coup fatal pour les pro­jets d’EDF de construire des EPR en France et à l’étranger. En effet, alors que les chan­tiers EPR orga­ni­sés par les Français - Areva en Finlande, EDF à Flamanville (Manche) et en Grande-Bretagne - sont de véri­tables désastres indus­triels et finan­ciers, les pro­mo­teurs du réac­teur EPR se rac­cro­chaient déses­pé­ré­ment au « bon exemple » chinois.

Car les deux EPR de Taïshan ont été construits et mis en ser­vice (res­pec­ti­ve­ment en décembre 2018 et sep­tembre 2019) avec « seule­ment » quelques années de retard et des sur­coûts offi­ciel­le­ment limi­tés à quelques mil­liards (selon la com­mu­ni­ca­tion de la Chine qui, faut-il le rap­pe­ler, est une dic­ta­ture où l’ « infor­ma­tion » est tota­le­ment contrôlée).

La situa­tion qui a lieu actuel­le­ment en Chine montre que, mal­gré la pré­ten­due maes­tria des nucléo­crates chi­nois, les EPR de Taïshan ne se portent pas mieux que ceux que les Français tentent déses­pé­ré­ment de construire. Cet évè­ne­ment va assu­ré­ment semer un énorme doute chez les rares diri­geants étran­gers qui envi­sa­geaient encore de com­man­der des réac­teurs EPR, mal­gré tous leurs déboires. C’est assu­ré­ment la goutte qui fait débor­der le vase, ou plu­tôt la fuite radio­ac­tive qui fait débor­der la cuve (défec­tueuse) de l’EPR…

De même, cette affaire doit ame­ner les diri­geants poli­tiques fran­çais (mais aus­si fin­lan­dais et bri­tan­niques) à prendre enfin leurs res­pon­sa­bi­li­tés et à stop­per défi­ni­ti­ve­ment les chan­tiers EPR d’Olkiluoto (Finlande), Flamanville (Manche, France) et d’Hinkley Point (Grande-Bretagne), et à ces­ser d’annoncer de futurs chan­tiers d’EPR en Inde ou ailleurs.