Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Energie : « L’industrie nucléaire est moribonde »

17 juillet 2019 · Stéphane Lhomme

Stéphane Lhomme, Directeur de l’Observatoire du nucléaire, explique dans une tri­bune au « Monde » qu’il est deve­nu beau­coup plus ren­table de fer­mer des cen­trales deve­nues obso­lètes que de s’acharner à les prolonger.

Tribune. Alors que le gou­ver­ne­ment a le plus grand mal à éla­bo­rer sa pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’énergie (PPE), diverses voix s’élèvent pour pro­mou­voir telle ou telle option, jusqu’à l’éditorial du cahier « Eco & Entreprise » du Monde du 17 octobre qui estime que « le nucléaire sera indis­pen­sable pen­dant de nom­breuses décen­nies », afin que la France « res­pecte ses objec­tifs climatiques ».

C’est oublier que, il y a près de vingt ans, Anne Lauvergeon tenait exac­te­ment le même dis­cours en met­tant sur orbite Areva (issue de la fusion de Framatome et de la Cogema), annon­çant la construc­tion par­tout sur terre de cen­taines de réac­teurs dans le cadre d’un pré­ten­du « grand retour du nucléaire », ce der­nier étant alors paré de toutes les ver­tus dont, avant tout, celle de pou­voir « sau­ver le climat ».
Article réser­vé à nos abon­nés Lire aus­si « Le parc nucléaire fran­çais est en bout de course, déla­bré et par­se­mé de pièces déficientes »

Mais ce « grand retour » n’est jamais venu, mal­gré les innom­brables publi­ci­tés qui ont inon­dé les médias pen­dant une bonne décen­nie, jusqu’à la rui­neuse cam­pagne bap­ti­sée « L’Epopée de l’énergie », dif­fu­sée sur tous les sup­ports dans toute l’Europe et aux Etats-Unis, dotée de douze mil­lions d’euros et… reti­rée en catas­trophe, c’est bien le mot, en rai­son de l’accident nucléaire de Fukushima (11 mars 2011).
Une indus­trie moribonde

Aujourd’hui, les mêmes belles décla­ra­tions nous sont infli­gées par les tenants de l’atome, de toute évi­dence frap­pés de la plus grande amné­sie, mais aus­si par des per­sonnes « rai­son­nables » et « réa­listes » pour qui le nucléaire est un « mal néces­saire » dont nous ne pour­rions nous passer.

Or, cette indus­trie va s’arrêter bien­tôt, et ce ne sera ni de la « faute » des éco­lo­gistes, ni du fait d’un quel­conque cou­rage poli­tique : on ne peut d’ailleurs que s’amuser de voir le gou­ver­ne­ment Macron assu­rer que la cen­trale de Fessenheim sera fer­mée « avant la fin du quin­quen­nat », exac­te­ment ce que pro­met­tait François Hollande cinq ans plus tôt.

Si la France doit se pré­pa­rer à faire sans le nucléaire, c’est tout sim­ple­ment parce que cette indus­trie est mori­bonde, et même mou­rante, tant sur le plan mon­dial que fran­çais. Notons déjà que la part du nucléaire dans la pro­duc­tion mon­diale d’électricité est pas­sée de 17,1 % en 2001 à 10 % à ce jour : ce n’est pas une baisse mais un véri­table effon­dre­ment, lequel va se pour­suivre et même s’accélérer avec la fer­me­ture iné­luc­table de dizaines de réacteurs.
Rénovations « post-Fukushima » coûteuses

En effet, la moi­tié du parc mon­dial a plus de 35 ans et, mal­gré les pro­lon­ga­tions de durée de vie géné­reu­se­ment accor­dées par les auto­ri­tés de sûre­té, les socié­tés pro­prié­taires décident sou­vent d’en res­ter là : les réno­va­tions néces­saires et autres mesures « post-Fukushima » sont si coû­teuses qu’il est éco­no­mi­que­ment pré­fé­rable de fer­mer boutique.

On nous objecte que la France pour­rait tou­te­fois faire cava­lier seul et bran­dir fiè­re­ment l’étendard de l’atome dont elle serait, on nous l’a répé­té des mil­liers de fois, la « cham­pionne » mon­diale. C’est oublier les désastres indus­triels et finan­ciers des chan­tiers des réac­teurs EPR de Finlande et de Flamanville (Manche). C’est oublier le scan­dale gigan­tesque – qui ridi­cu­lise lui aus­si la France ato­mique dans le monde entier – des mil­liers de pièces défec­tueuses pro­duites dans les usines Areva du Creusot.

C’est oublier qu’Areva a fait faillite et qu’EDF est à son tour dans une situa­tion finan­cière catas­tro­phique, étant dans l’impossibilité de finan­cer de nou­veaux EPR – à sup­po­ser que l’on sache enfin les construire – ou la rui­neuse réno­va­tion des cinquante-huit réac­teurs actuels : seuls quelques-uns pour­ront peut-être être sau­vés, à sup­po­ser là aus­si qu’EDF s’y prenne mieux qu’à Paluel (Seine-Maritime), où un géné­ra­teur de vapeur de quatre cent cin­quante tonnes s’est affa­lé, endom­ma­geant lour­de­ment le réac­teur : une drôle de façon de « rénover ».
Le nucléaire, une indus­trie du XXe siècle

Contre toute attente, le nucléaire n’a pas été « tué » par sa dan­ge­ro­si­té – mal­gré les drames de Tchernobyl et de Fukushima –, ou parce qu’il n’y aura jamais de solu­tion pour les déchets radio­ac­tifs – il existe au mieux des « options », et elles sont toutes mau­vaises. Le nucléaire n’a pas non plus été abat­tu par les mani­fes­ta­tions anti­nu­cléaires, pour­tant par­fai­te­ment jus­ti­fiées et qui ont par­fois été mas­sives au cours des der­nières décen­nies : par­mi les pays nucléa­ri­sés, il n’y a guère qu’en Allemagne où l’opinion publique a fina­le­ment été prise en compte.

Si l’industrie nucléaire est mori­bonde et en fin de vie, c’est parce que c’est une indus­trie du XXe siècle, un dino­saure qui s’est com­plexi­fié au fil du temps – jusqu’à ce que les nou­veaux réac­teurs comme l’EPR soient qua­si­ment impos­sibles à construire – et qui est deve­nu rui­neux pour ses pro­prié­taires. D’ailleurs, outre Areva, l’entreprise his­to­rique du nucléaire mon­dial, l’américain Westinghouse, a elle aus­si fait faillite.

Il n’est fina­le­ment plus très utile d’être « pour le nucléaire » ou « contre » : la messe est dite, l’atome a per­du et va qua­si­ment dis­pa­raître dans quelques années. La pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’énergie (PPE) de la France peut bien pro­cla­mer l’inverse, la réa­li­té est que le nucléaire ne va pas consti­tuer une réponse, même par­tielle, aux graves pro­blèmes de l’énergie et du chan­ge­ment cli­ma­tique. Il est donc grand temps de pré­voir d’autres options, sous peine de se retrou­ver très vite dans une impasse.