Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Nucléaire : le « récit » mensonger qui doit sauver l’honneur de l’Autorité de « sûreté » et la cuve du réacteur EPR

27 juin 2017 · Stéphane Lhomme

Le « récit » est de nos jours une arme extrê­me­ment puis­sante uti­li­sée par les « fai­seurs d’opinion » pour par­ve­nir à leurs fins, nous en avons d’ailleurs eu récem­ment la démons­tra­tion lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle. L’idée est d’imposer dans les médias et donc dans l’opinion une « véri­té » qui soit por­teuse … quitte à arran­ger ou réin­ter­pré­ter les faits, voire même à les défor­mer ou car­ré­ment les inventer.

C’est pré­ci­sé­ment un de ces fameux « récits » qui nous est actuel­le­ment ser­vi pour ten­ter de sau­ver l’industrie nucléaire fran­çaise. Celle-ci a en effet accu­mu­lé de très graves décon­ve­nues (1) ces der­nières années et elle joue pro­ba­ble­ment sa sur­vie dans l’affaire de la cuve du réac­teur EPR qu’EDF tente péni­ble­ment de construire depuis 2007 à Flamanville (Manche).

Cette cuve, qui est assu­ré­ment la pièce la plus impor­tante du réac­teur, a été mal fabri­quée par Areva dans ses forges du Creusot : elle pré­sente des zones de concen­tra­tion en car­bone bien plus éle­vée que la limite exi­gée pour assu­rer une bonne résistance.

La cuve devrait donc théo­ri­que­ment être reca­lée, ce qui lais­se­rait EDF face à deux options : renon­cer à mettre en ser­vice l’EPR, ou bien le détruire en par­tie pour en extraire la cuve défec­tueuse, la rem­pla­cer par une autre (qui reste à fabri­quer… cor­rec­te­ment si pos­sible), et recons­truire les par­ties détruites. Ce serait dans les deux cas un sce­na­rio catas­tro­phique pour EDF sur les plans indus­triel et finan­cier, et cela rui­ne­rait défi­ni­ti­ve­ment le maigre cré­dit dont béné­fi­cie encore l’industrie nucléaire fran­çaise, déjà lar­ge­ment déconsidérée.

On com­prend alors aisé­ment le carac­tère cru­cial de la déci­sion que doit prendre l’Autorité de sûre­té nucléaire (ASN) concer­nant cette fameuse cuve dont le sort, aus­si incroyable que cela puisse paraître, n’est pas scel­lé : EDF pré­tend qu’elle peut être uti­li­sée mal­gré ses défauts, et l’ASN se pré­pare même à choi­sir cette hypo­thèse glaçante.

Glaçante car, pré­ci­sion cru­ciale, la rup­ture de la cuve est dite « exclue » dans les docu­ments et pro­cé­dures de sûre­té, ce qui ne signi­fie pas qu’elle ne peut pas se pro­duire mais qu’elle ne doit sur­tout pas avoir lieu : aucune parade n’est pos­sible et le sce­na­rio aurait alors pro­ba­ble­ment des consé­quences com­pa­rables à celles de la catas­trophe de Fukushima (Japon).

Alors que l’ASN doit publier sa déci­sion à l’automne 2017, il serait ter­ri­ble­ment naïf de croire que les diri­geants d’EDF et l’Etat se contentent d’attendre, les bras croi­sés, en espé­rant une bonne nou­velle. Au contraire, tout est mis en oeuvre pour rendre accep­table aux yeux de l’opinion la vali­da­tion de la cuve car, il ne faut nour­rir aucune illu­sion, c’est bien cette déci­sion insen­sée qui va être annoncée.
.
C’est à ce niveau qu’intervient le fameux « récit » qui repose sur trois mensonges : 

Ce « récit » est ins­tal­lé dans l’opinion pour que la vali­da­tion de la cuve par une ASN si « com­pé­tente » et « intran­si­geante » ne puisse être vala­ble­ment contes­tée. Nous devons donc réta­blir la véri­té dans ce dos­sier afin de ne pas lais­ser vali­der une cuve qui, objec­ti­ve­ment, doit être reca­lée.

.
[*Non, l’ASN n’a PAS révé­lé l’affaire de la cuve*]

Lorsque l’on suit de près le dos­sier du nucléaire en France, on sait que pour la plu­part des pro­blèmes détec­tés, l’ASN ne découvre rien elle-même : elle est dépen­dante du bon vou­loir des exploi­tants qui décident eux-mêmes de ce qu’ils veulent bien rendre public ou pas.

Dans l’affaire de la cuve et des pièces défec­tueuses, il suf­fit de se repor­ter au tout pre­mier com­mu­ni­qué de l’ASN pour consta­ter qu’il com­mence par la for­mule consa­crée (mise en gras ici) : » L’ASN a été infor­mée par AREVA d’une ano­ma­lie de la com­po­si­tion de l’acier dans cer­taines zones du cou­vercle et du fond de la cuve du réac­teur de l’EPR de Flamanville. » (2)

C’est donc for­mel­le­ment l’ASN qui rend publique l’affaire, certes, mais seule­ment parce qu’elle y est contrainte par Areva (3). Comme nous allons le voir, les diri­geants d’Areva, d’EDF et de l’ASN savaient depuis des années qu’il y avait de graves pro­blèmes sur la cuve de l’EPR mais tout ce petit monde, à com­men­cer par les diri­geants de l’ASN, avait déci­dé de ne pas en par­ler et de lais­ser le chan­tier conti­nuer comme si de rien n’était.

Sans cet aveu venu subi­te­ment d’Areva, rom­pant avec l’omerta de mise depuis des années, EDF s’apprêterait avec la com­pli­ci­té silen­cieuse de l’ASN à mettre en ser­vice de façon tota­le­ment irres­pon­sable une cuve défec­tueuse.

L’Observatoire du nucléaire dénonce donc la trom­pe­rie visant à lais­ser croire à une ASN qui aurait pris ses res­pon­sa­bi­li­tés en met­tant sur la place publique les fameuses défec­tuo­si­tés de la cuve de l’EPR.

Il est d’ailleurs notable que l’ASN entre­tient elle-même cette dupe­rie lors de ses com­mu­ni­ca­tions en écri­vant par exemple « L’ASN a ren­du publique le 7 avril 2015 une ano­ma­lie de la com­po­si­tion de l’acier dans cer­taines zones du cou­vercle et du fond de la cuve du réac­teur de l’EPR de Flamanville » (4) ce qui, à nou­veau, n’est pas for­mel­le­ment faux mais est en réa­li­té trompeur.
.

[*L’ASN a com­mis une faute majeure en auto­ri­sant l’installation de la cuve fin 2013*]

L’ASN a com­mis une faute majeure le 26 novembre 2013 en auto­ri­sant EDF à ins­tal­ler la cuve dans le réac­teur en construc­tion. Certes, l’ASN se défend en assu­rant que cette auto­ri­sa­tion ne pré­ju­geait pas de la vali­da­tion ou non, a pos­te­rio­ri, de l’utilisation de la cuve. Mais :

 en auto­ri­sant EDF à ins­tal­ler la cuve, l’ASN a contri­bué de façon déci­sive (et cou­pable) à se pié­ger elle-même : il est aujourd’hui immen­sé­ment plus dif­fi­cile de reca­ler la cuve alors que les tuyau­te­ries ont été sou­dées et que les tra­vaux ont conti­nué tout autour : il faut désor­mais détruire une par­tie du réac­teur pour en extraire la cuve si elle est décla­rée défec­tueuse.

 de toute façon, comme nous l’avons dénon­cé depuis des années et comme cela a été récem­ment confir­mé de façon incon­tes­table par l’enquête menée pour Radio-France par Sylvain Tronchet (5), l’ASN savait bien avant 2013 que la cuve de l’EPR était défec­tueuse. Si contre toute logique elle en a accep­té l’installation, c’était de toute évi­dence avec la ferme inten­tion de vali­der cette cuve quoi qu’il arrive, dans le cadre de l’omerta évo­quée ci-dessus.

Il est d’ailleurs dom­mage que l’enquête de Radio-France, qu’il ne s’agit pas ici de cri­ti­quer car elle a mis au jour des élé­ments extrê­me­ment per­ti­nents, accré­dite invo­lon­tai­re­ment le fameux « récit » trom­peur, en par­ti­cu­lier du fait du titre de l’enquête : « Défauts sur la cuve de l’EPR de Flamanville : l’Autorité de sûre­té nucléaire avait aler­té EDF dès 2005 de dys­fonc­tion­ne­ments chez le fabri­cant ».

Ces révé­la­tions confirment, et c’est très impor­tant, que l’ASN savait depuis long­temps que la cuve de l’EPR pré­sen­tait de graves pro­blèmes. Par contre, le titre et cer­taines for­mu­la­tions tendent à lais­ser croire que l’ASN aurait fait cor­rec­te­ment son tra­vail mais n’aurait tout sim­ple­ment pas été écou­tée par EDF. 

.
[*Non, ce n’est PAS l’ASN qui a sai­si la jus­tice*]

Plus exac­te­ment, elle l’a fait près de six mois après l’Observatoire du nucléaire qui, l’AFP en atteste (6), a dépo­sé plainte le 4 mai 2016. La nuance est cru­ciale car, comme expli­qué dans plu­sieurs com­mu­ni­qués dès le départ (7) et par la suite (8), l’Observatoire du nucléaire consi­dère à juste titre que l’ASN fait par­tie des cou­pables car, pen­dant des années, elle n’a rien dit et, pire, elle s’est ren­due cou­pable de com­pli­ci­té active en auto­ri­sant fin 2013 l’installation de la cuve dont elle connais­sait les défectuosités.

De fait, si l’ASN a fini par se résoudre à sai­sir à son tour le pro­cu­reur, en octobre 2016, c’est de toute évi­dence pour essayer de se pla­cer du bon côté de la barre lors du pro­cès qui devrait nor­ma­le­ment avoir lieu (sauf si l’affaire est enter­rée mal­gré sa gravité).

Pour mémoire, l’article 40 du Code de pro­cé­dure pénale pré­voit que tout offi­cier public ou fonc­tion­naire ayant connais­sance d’un crime ou d’un délit dans le cadre de ses fonc­tions est tenu d’en « don­ner avis sans délai au pro­cu­reur de la République », et on ne peut pas dire que l’ASN ait agi « sans délai ». On peut même esti­mer que, si l’Observatoire du nucléaire n’en avait pas pris l’initiative, la jus­tice n’aurait pas été saisie.

Cette sai­sine est par ailleurs l’occasion pour l’ASN de « prou­ver » à nou­veau qu’elle est « intran­si­geante » et donc que sa future déci­sion (à savoir la vali­da­tion de la cuve) sera « par­fai­te­ment jus­ti­fiée ». Encore faut-il pour cela que soit « oublié » le fait que c’est bien l’Observatoire du nucléaire qui a pris l’initiative de sai­sir la jus­tice et non l’ASN.

C’est bien évi­dem­ment ce que s’appliquent à faire ceux qui veulent par tous les moyens sau­ver l’honneur de l’ASN et, de fait, l’EPR. On note aus­si chez de curieux « éco­lo­gistes » croient ou font sem­blant de croire à la pré­ten­due indé­pen­dance de l’ASN, et que celle-ci pour­rait déci­der de reca­ler la cuve de l’EPR.

Il y a en réa­li­té 0% de chance que la cuve de l’EPR soit inva­li­dée, et ce d’autant que l’ASN entend blan­chir ses propres actes en même temps qu’elle décrè­te­ra la cuve bonne pour le service…

.
Stéphane Lhomme
Observatoire du nucléaire

.

(1) Entre autres : désastres des chan­tiers EPR de Finlande (Areva) et Flamanville (EDF), faillite d’Areva, affaire de cor­rup­tion Uramin (Areva, Lauvergeon), aban­don des pro­jets aux USA mal­gré des dépenses consi­dé­rables déjà effec­tuées (EDF et Areva), chute d’un géné­ra­teur de vapeur dans la cen­trale de Paluel (EDF), affaire des pièces défec­tueuses et des docu­ments de « sûre­té » fal­si­fiés (Areva, EDF, ASN), etc.

(2) https://www.asn.fr/Informer/Actualites/EPR-de-Flamanville-anomalies-de-fabrication-de-la-cuve

(3) Il serait assu­ré­ment utile de savoir qui, chez Areva, a déci­dé de « cra­cher le mor­ceau », et pour­quoi. Selon nous, suite à divers rema­nie­ments de la direc­tion (départ de Mme Lauvergeon, décès de son suc­ces­seur M. Oursel), il est pos­sible que les nou­veaux diri­geants n’aient pas sou­hai­té assu­mer le lourd secret caché par leurs pré­dé­ces­seurs, sous peine de se retrou­ver tôt ou tard dans le camp des coupables…

(4) https://www.asn.fr/Controler/Actualites-du-controle/Controle-du-reacteur-EPR-en-construction/Anomalies-de-la-cuve-de-l-EPR/Historique-sur-l-anomalie-de-la-cuve-EPR

(5) http://www.francetvinfo.fr/societe/nucleaire/info-franceinfo-defauts-sur-la-cuve-de-lepr-de-flamanville-l-autorite-de-surete-nucleaire-avait-alerte-edf-des-2005-de-dysfonctionnements-chez-le-fabricant_2121929.html

(6) https://www.romandie.com/news/Areva-lObservatoire-du-nucleaire-depose-plainte-pour-faux-et-mise-en-danger-/700617.rom

(7) http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article312

(8) http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article326