Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Autopsie d’un (mauvais) article pronucléaire

24 mai 2017 · Stéphane Lhomme

Le 23 mai, suite à la vota­tion suisse déci­dant d’arrêter le nucléaire, le jour­nal 20minutes a publié un article (*) qui mérite de res­ter dans les annales tant il est bour­ré d’erreurs, d’inexactitudes et d’idées reçues, bien loin d’un vrai tra­vail journalistique.

[AJOUT du 24 mai à 20h20 : à la suite de la paru­tion de la pré­sente ana­lyse, l’auteur a dis­crè­te­ment (pas de men­tion des cor­rec­tions opé­rées) modi­fié son article en plu­sieurs points : rec­ti­fi­ca­tion des confu­sions énergie/électricité, les 52 réac­teurs sont rede­ve­nus 58, et sur­tout « pol­lu­tion » a été rem­pla­cée par « émis­sions de gaz à effet de serre » : ce fai­sant, l’auteur se sou­met au lob­by nucléaire qui exige qu’on ne parle que de co2, et il ne répond pas… à sa propre ques­tion, à savoir le rap­port à l’écologie. Il fau­dra encore attendre pour qu’il recon­naisse enfin l’évidence : le nucléaire est une éner­gie ter­ri­ble­ment pol­luante et, de fait, pas du tout « éco­lo ». SL]
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Le titre pose pour­tant une ques­tion fort légi­time : « Suisse : Sortir du nucléaire, est-ce la garan­tie de deve­nir plus éco­lo ? ». Mais cela se gâte dès le sous-titre : « Comme les Suisses dimanche, l’Italie, l’Allemagne ou encore le Japon ont ten­té de sor­tir du nucléaire. Au risque par­fois de pri­vi­lé­gier des éner­gies fos­siles et pol­luantes ».
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Sans s’en rendre compte (à moins qu’il ne fasse volon­tai­re­ment de la pro­pa­gande pro-atome ?), le jour­na­liste accré­dite l’idée que le nucléaire, lui, ne serait pas pol­luant, puisqu’en sor­tir pous­se­rait à « pri­vi­lé­gier des éner­gies pol­luantes ».
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Le bon­homme n’a donc jamais enten­du par­ler des déchets radio­ac­tifs, des cen­trales à déman­te­ler, des rejets radio­ac­tifs et chi­miques opé­rés mas­si­ve­ment par les cen­trales nucléaires dans l’air, les fleuves et la mer.
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Il ne sait pas non plus que le nucléaire est lui aus­si une éner­gie fos­sile car son com­bus­tible est l’uranium, un mine­rai extrait des sous-sols au prix de ter­ribles conta­mi­na­tions et de l’assèchement des nappes phréa­tiques… mais il est vrai que la France ato­mique cause ces dom­mages bien loin de son ter­ri­toire, en par­ti­cu­lier au Niger (dont le Président est un ancien cadre d’Areva, tout comme le pre­mier ministre de la France, mais c’est encore une autre his­toire : celle de la démo­cra­tie tou­jours bafouée par l’industrie nucléaire).
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Citons aus­si les opé­ra­tions de trans­port et d’enrichissement de l’uranium, mais aus­si du retrai­te­ment des déchets (ce qui revient à en sépa­rer les dif­fé­rents com­po­sants et à les recon­di­tion­ner, mais jamais à les faire dis­pa­raitre), elles-aussi causes de ter­ribles pollutions.
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Ensuite, notre ami assure qu’il y a 52 réac­teurs en France (au lieu de 58), erreur qui est peut-être enfin cor­ri­gée au moment où vous lisez cette autop­sie, et qu’ils assurent 77% de l’énergie pro­duite en France, alors que c’est 77% de l’électricité (erreur déjà cor­ri­gée suite à mon inter­pel­la­tion sur Twitter).
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La « nuance » est gigan­tesque puisque 77% de l’électricité cor­res­pondent à 16% seule­ment de l’énergie consom­mée en France, cette der­nière étant cou­verte à plus de 70%, comme dans les autres pays, par le pétrole et le gaz : la fameuse « indé­pen­dance éner­gé­tique » pré­ten­du­ment appor­tée par le nucléaire n’est qu’un hoax col­por­té par l’industrie nucléaire et les poli­ti­ciens qui la sou­tiennent (c’est de bonne guerre) mais, hélas aus­si, par trop de jour­na­listes qui se contentent de répé­ter ce qu’ils ont tou­jours enten­du dire…
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Ensuite, évo­quant la Suisse, l’Italie et le Japon, l’auteur recom­mence à faire sem­blant de croire que, lorsque l’on tourne le dos au nucléaire, on se met subi­te­ment à uti­li­ser les éner­gies car­bo­nées (pétrole, gaz, char­bon) : rap­pe­lons à nou­veau que ce trio couvre plus de 70% de la consom­ma­tion d’énergie de la quasi-totalité des pays sur Terre, nucléa­ri­sés ou pas, y com­pris (il faut le répé­ter tant les idées fausses sont ancrées dans les cer­veaux) en France.
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Puis notre « enquê­teur » donne abon­dam­ment la parole à une VRP de l’atome, porte parole de la très obtuse SFEN (Société fran­çaise d’énergie nucléaire) qui elle aus­si, sans sur­prise, fait sem­blant de croire que la seule pol­lu­tion est d’émettre du co2 et que, de fait, le nucléaire serait une éner­gie propre.

Ces gens oublient d’ailleurs soi­gneu­se­ment de pré­ci­ser que l’Allemagne (qui est cepen­dant loin d’être le para­dis de l’écologie) sort du nucléaire tout en dimi­nuant son recours au char­bon, et que la Norvège, qui émet moins de co2 par habi­tant que la France, n’a pas de nucléaire.
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Notons enfin que l’on trouve dans ce mau­vais article quatre fois la men­tion « après Fukushima »… pour cri­ti­quer les déci­sions de bon sens (sor­tie du nucléaire) prises par plu­sieurs pays à la suite de cette catas­trophe, mais jamais pour en évo­quer le carac­tère dra­ma­tique… et pol­luant !
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Pour conclure, rap­pe­lons que la part du nucléaire dans l’électricité mon­diale s’est déjà effon­drée de 17% en 2001 à 9% à ce jour, que ce pro­ces­sus va conti­nuer de façon irré­ver­sible alors que la quasi-totalité des réac­teurs en ser­vice sur Terre approchent de leur fin de vie, que les « géants » de l’atome Areva et Westinghouse ont fait faillite, que les autres acteurs de cette indus­trie, à com­men­cer par EDF, suivent de près.
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Et ce n’est pas la Chine qui chan­ge­ra la donne puisque, même si tous les réac­teurs annon­cés sont réel­le­ment construits (ce qui reste à prou­ver), l’atome n’y cou­vri­ra pas plus de 5% de la pro­duc­tion d’électricité, c’est-à-dire moins de 1% de la consom­ma­tion d’énergie du pays.
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Ni les articles orien­tés ni la méthode Coué ne sau­ve­ront cette indus­trie mori­bonde et finis­sante, par contre cette ago­nie va encore durer quelques dizaines d’années et pro­ba­ble­ment se mani­fes­ter par de nou­velles catas­trophes comme Fukushima. Resteront ensuite, pour des siècles, les cen­trales et autres ins­tal­la­tions à déman­te­ler et, pour des mil­lions d’années, les déchets radio­ac­tifs. Merci pour tout.
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Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
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(*) https://www.20minutes.fr/planete/2074043-20170523-suisse-sortir-nucleaire-garantie-devenir-plus-ecolo