Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Bure/Cigéo : la démocratie enfouie avec les déchets radioactifs

19 juillet 2016 · Stéphane Lhomme

Les affir­ma­tions de M. Bouillon, pré­sident de l’Agence natio­nale pour la ges­tion des déchets radio­ac­tifs (Andra), dans sa tri­bune titrée « Stockage des déchets radio­ac­tifs : ne pas se trom­per de débat » - Les Echos, 11 juillet 2016 (*) - méritent une sérieuse mise au point.

 

Illustration non retrou­vée dans les archives — Le nucléaire irra­die aus­si la démocratie


 

M. Bouillon pré­tend pour com­men­cer que le pro­jet Cigéo, qui consiste à enfouir sous terre les déchets radio­ac­tifs les plus dan­ge­reux, à Bure (Meuse), a pour but de « pro­té­ger l’homme et l’environnement de la dan­ge­ro­si­té de ces déchets ».

C’est tout à fait faux. Ce pro­jet n’existe que pour une rai­son : per­mettre aux indus­triels de l’atome de pré­tendre que la ques­tion des déchets nucléaires est « réglée », afin de se sen­tir fon­dés à… conti­nuer à en produire.

Si encore M Bouillon se déso­lait de l’existence de l’industrie nucléaire, et deman­dait son arrêt le plus rapide pos­sible, on pour­rait éven­tuel­le­ment croire à sa bonne foi mais, comme d’ailleurs tous les pro­mo­teurs de l’enfouissement des déchets radio­ac­tifs, il est un fervent pronucléaire.

C’est donc avec le plus grand cynisme que M. Bouillon ose se poser… en défen­seur des géné­ra­tions futures, en deman­dant : « Pourquoi serait-ce à nos arrière-petits-enfants de trou­ver une solu­tion pour des déchets qu’ils n’ont pas produits ? ».

La vraie ques­tion, que l’auteur évite soi­gneu­se­ment de poser, est « Comment a-t-on pu accep­ter, et accepte-t-on encore, une indus­trie pro­dui­sant des déchets qui vont mettre en dan­ger nos des­cen­dants pour des cen­taines de générations ? »

Car, enfouis­se­ment ou pas, le pro­blème va res­ter entier. M Bouillon tente d’ailleurs d’abuser l’opinion en écri­vant à pro­pos de ces déchets que « ce serait un pari fou que d’imaginer qu’ils seront tou­jours en sécu­ri­té dans des entre­pôts de sur­face », comme si l’enfouissement réglait mira­cu­leu­se­ment le problème.

En effet, une fois enfouis, ces déchets vont conti­nuel­le­ment déga­ger des quan­ti­tés immenses de cha­leur mais aus­si de gaz extrê­me­ment dan­ge­reux et explo­sifs comme l’hydrogène, ces pro­ces­sus étant sus­cep­tibles de cau­ser un désastre dont les consé­quences seraient dra­ma­tiques y com­pris à la surface.

Pour ten­ter de parer ce phé­no­mène, des infra­struc­tures d’extraction de ces gaz sont sup­po­sées fonc­tion­ner… pen­dant des siècles. Il est évident que ce sys­tème sera mis en cause par « les aléas de la civi­li­sa­tion (guerres…) comme les élé­ments natu­rels » cités pré­ci­sé­ment par M. Bouillon pour ten­ter sans rire de jus­ti­fier l’enfouissement.

Les pré­ten­tions des appren­tis sor­ciers de l’atome sombrent même dans le ridi­cule et le tra­gique puisqu’un ébou­le­ment mor­tel s’est récem­ment pro­duit (**) dans le labo­ra­toire cen­sé prou­ver la fia­bi­li­té de leur pro­jet : com­ment croire que ces pieds-nickelés peuvent construire une ins­tal­la­tion fiable pour des cen­taines de mil­liers d’années ?

Le dis­cré­dit du pro­jet Cigéo est enfin abso­lu lorsque l’on sait que, pour mieux ver­rouiller le pro­ces­sus, M. Bouillon est à la fois le pré­sident du conseil d’administration de l’Andra et le dépu­té dési­gné comme rap­por­teur de la récente pro­po­si­tion de loi sur l’enfouissement de ces déchets.

Jusqu’alors, les entre­prises se conten­taient de rédi­ger en cou­lisse les amen­de­ments, voire les pro­jets de loi in exten­so, à charge pour les par­le­men­taires acquis à leur cause (***) de les faire adop­ter. Désormais, le mélange du genre est total.

Pour finir, il nous faut une bonne fois pour toute récu­ser le terme de « solu­tion » pour les déchets radio­ac­tifs : il n’existe que des options, toutes mau­vaises d’ailleurs. Peut-être sera-t-il pos­sible d’en trou­ver une (un peu) moins mau­vaise que les autres, mais seuls des gens ayant déci­dé ou sou­te­nu l’arrêt du nucléaire pour­ront être cré­dibles pour faire ce choix : à défaut, il s’agira tou­jours de sub­ter­fuges pour pro­mou­voir la conti­nua­tion de l’industrie atomique.

Nous ne pou­vons qu’inviter les citoyens, en par­ti­cu­lier ceux de l’Est de la France, à se mobi­li­ser en nombre pour sou­te­nir les mili­tants jeunes et moins jeunes, zadistes ou « à l’ancienne », qui tentent cou­ra­geu­se­ment, mal­gré les coups de matraques et les gaz lacry­mo­gènes, d’empêcher l’enfouissement simul­ta­né de la démo­cra­tie et des déchets nucléaires.

 

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org

 

(*) http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211111888974-stockage-des-dechets-radioactifs-ne-pas-se-tromper-de-debat-2013549.php
(**) http://www.leparisien.fr/faits-divers/eboulement-mortel-sur-le-site-de-stockage-de-dechets-nucleaires-de-bure-26-01-2016-5486845.php
(***) Souvent en échange de pro­messes d’embauches pour eux-mêmes ou leurs proches : l’affaire Barroso / Goldman Sachs n’est que l’illustration emblé­ma­tique de ces pra­tiques nauséabondes.