Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Renflouement d’Areva : les “élites” françaises s’entêtent… avec l’argent public

7 juin 2015 · julienschwartz

Ce n’est pas nous, qui l’avons com­bat­tue depuis des années [1] pen­dant que tant d’autres l’encensaient, qui cher­che­rons à dédoua­ner Mme Lauvergeon de ses lourdes fautes com­mises à la tête d’Areva. Cependant, il est trop facile de la dési­gner comme seule res­pon­sable du désastre indus­triel et finan­cier de la filière nucléaire.

Ce n’est pas seule­ment une ques­tion de morale : le pro­blème est que les « élites » fran­çaises - diri­geants indus­triels, poli­tiques, mais aus­si de nom­breux édi­to­ria­listes de la presse - masquent leurs res­pon­sa­bi­li­tés pour mieux renou­ve­ler leur sou­tien irra­tion­nel à la filière nucléaire, pour­tant tota­le­ment archaïque et sans avenir.

Les pro­mo­teurs de l’atome ne se cassent d’ailleurs pas la tête pour trou­ver des argu­ments : tout comme Mme Lauvergeon au début des années 2000, ils tentent à nou­veau d’instrumentaliser la ques­tion du cli­mat, s’appuyant en par­ti­cu­lier sur la pro­chaine « Cop21 », le Somment mon­dial de Paris en décembre prochain.

Ainsi, émet­tant peu de co2, l’énergie nucléaire serait un outil incon­tour­nable pour « sau­ver la pla­nète ». Nous ne déve­lop­pe­rons pas ici le carac­tère absurde de cette option (soi­gner la peste par le cho­lé­ra ne sauve pas le patient !), il suf­fit lar­ge­ment de regar­der l’évolution des don­nées de l’énergie.

Ainsi, la part du nucléaire dans la pro­duc­tion mon­diale d’électricité est pas­sée de 17,1% en 2001 à 10,9% en 2012 [2]. A titre de com­pa­rai­son, les éner­gies renou­ve­lables sont déjà à 21,2%, le double. La part de l’atome est donc l’objet d’un véri­table effon­dre­ment com­men­cé bien avant Fukushima… et qui va inexo­ra­ble­ment continuer.

En effet, la grande majo­ri­té des 400 réac­teurs encore en ser­vice sur Terre a dépas­sé les trente ans d’âge et s’approche de la fin de vie. D’ailleurs, pas moins de cinq réac­teurs viennent d’être défi­ni­ti­ve­ment fer­més aux USA [3], trop dégra­dés et/ou tout sim­ple­ment non rentables.

Il est en effet tou­jours pos­sible, comme entend le faire EDF en France, de rafis­to­ler les réac­teurs (à grands frais tou­te­fois) pour pro­lon­ger leur durée de vie. Mais, outre la démul­ti­pli­ca­tion du risque de catas­trophe, cela rend l’électricité nucléaire tel­le­ment chère que les pro­prié­taires de cen­trales pré­fèrent en res­ter là : deux des cinq réac­teurs amé­ri­cains fer­més venaient en effet d’obtenir 20 ans de durée de vie en plus.

D’ici une dizaine d’années - autant dire demain matin lorsque l’on parle d’énergie - les réac­teurs nucléaires fran­çais seront majo­ri­tai­re­ment à l’arrêt. Il est d’ores et déjà trop tard - tant mieux ! - pour les rem­pla­cer par de nou­veaux réac­teurs, les­quels seraient de toute façon impos­sibles à finan­cer, sans oublier qu’EDF et Areva s’avèrent inca­pables d’en construire un seul (res­pec­ti­ve­ment en Finlande et à Flamanville).

Les pro­mo­teurs de l’atome, le gou­ver­ne­ment en tête, s’accrochent encore à l’idée d’exporter des cen­trales, pré­ten­dant que divers pays sont inté­res­sés. Il est vrai que l’on compte de nom­breux effets d’annonce avec tam­bours et trom­pettes - il faut croire que les chefs d’États, sou­vent des auto­crates, croient encore se don­ner du pres­tige en pré­ten­dant accé­der au nucléaire - mais il y a presque autant d’annulations… beau­coup plus discrètes.

Qui plus est, contrai­re­ment à un mythe entre­te­nu dans l’opinion, l’industrie nucléaire fran­çaise est tota­le­ment décon­si­dé­rée par ses échecs suc­ces­sifs. Or, d’autres pays pro­posent des réac­teurs (Russie, Chine, Corée du Sud, etc) et ont beau­coup plus de chance de décro­cher les rares pro­jets qui se concrétiseront.

En résu­mé, la filière nucléaire fran­çaise est dans l’impasse et n’a aucune pers­pec­tive de sau­ve­tage. Areva a certes encore du tra­vail pour l’entretien d’une par­tie du parc nucléaire mon­dial, mais il ne faut pas se lais­ser trom­per par ce qui n’est que la queue de la comète, les der­niers feux d’un monde finissant.

Il est donc tota­le­ment insen­sé d’augmenter encore les fac­tures d’électricité des Français pour per­mettre à EDF de rache­ter une par­tie des acti­vi­tés d’Areva, de ten­ter de mettre au point un pré­ten­du EPR-NM (« nou­veau modèle ») qui sera aus­si défaillant que le pré­cé­dant, de creu­ser encore les défi­cits incom­men­su­rables des deux entre­prises. Et c’est sans par­ler des dépenses incal­cu­lables à venir pour le déman­tè­le­ment des cen­trales et pour les déchets radio­ac­tifs, qui vont inévi­ta­ble­ment être cou­vertes par l’argent public.

Au contraire, il faut pro­fi­ter de ce que la majo­ri­té des sala­riés du nucléaire arrivent en fin de car­rière pour réduire sen­si­ble­ment les effec­tifs sans avoir besoin de licen­cier. C’est une « fenêtre de tir » unique qu’il ne faut sur­tout pas lais­ser pas­ser, et qui peut encore per­mettre de bas­cu­ler dans l’ère des éco­no­mies d’énergie et des éner­gies renou­ve­lables, bien plus créa­trice d’emplois. Qui plus est des emplois qui ne néces­sitent pas d’être irra­dié pour gagner sa vie.

Du fait de la catas­trophe de Fukushima, le Japon, pays pour­tant très consom­ma­teur d’énergie, a fer­mé ses 54 réac­teurs nucléaires en envi­ron un an. La France, qui compte à peu près le même nombre de réac­teurs (58), peut donc faire de même, d’autant qu’elle compte deux fois moins d’habitants.

Bien enten­du, ce n’est pas cela qui règle­ra les ques­tions du cli­mat et de l’accès de tous à l’énergie. Mais res­ter dans l’impasse nucléaire n’arrangerait rien, bien au contraire. Au final, cha­cun le sait bien, la seule solu­tion serait que les Humains deviennent rai­son­nables et cessent de sur­ex­ploi­ter la pla­nète et leurs contem­po­rains. Là est bien le noeud du pro­blème, et ce n’est pas le nucléaire, avec ses catas­trophes, ses déchets radio­ac­tifs, ses bombes ato­miques, qui arran­ge­ra quoi que ce soit…

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
www.observatoire-du-nucleaire.org


[1] Video du 16 novembre 2004, France europe express, France3.

[2] Key world stat ener­gy (Agence inter­na­tio­nale de l’énergie), page 24.

[3] Crystal River 3, San Onofre 1 et 2, Kewaunee 1 et Vermont Yankee