Observatoire du nucléaire

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Accord nucléaire avec l’Iran : le grand bluff !

5 décembre 2013 · ana duarte

Les diri­geants israé­liens furieux… non pas du nucléaire ira­nien mais de perdre leur meilleur pré­texte pour main­te­nir leur pays dans un état per­ma­nent de paranoïa

Le 24 novembre 2013, les cinq puis­sances nucléaires offi­cielles - USA, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne [1] - accom­pa­gnées par l’Allemagne et la repré­sen­tante de l’Union euro­péenne, Catherine Ashton, ont signé avec l’Iran un accord sur la ques­tion du nucléaire. Cet évè­ne­ment a été abon­dam­ment cou­vert par les médias du monde entier qui, pour la plu­part, nous ont expli­qué que, par cet accord :

La réa­li­té est en fait… exac­te­ment inverse :

Notons d’ailleurs que, contrai­re­ment à ce que font sem­blant de croire les diri­geants des pays impli­qués, ils ne sont pas inquiets à l’idée que l’Iran puisse pos­sé­der tôt ou tard des armes nucléaires. En effet, les mol­lahs ira­niens sont certes des tyrans sur le plan inté­rieur, mais ils sont loin d’être les fous illu­mi­nés par­fois décrits : il se gar­de­ront bien de lan­cer une attaque ato­mique contre Israël, ce qui leur assu­re­rait immé­dia­te­ment une riposte des­truc­trice de la part des USA.

L’arme nucléaire leur ser­vi­ra « seule­ment » à asseoir un sta­tut de grande puis­sance régio­nale qu’ils sont aujourd’hui en posi­tion d’acquérir avec la béné­dic­tion des Occidentaux. Mais, pour­quoi ces der­niers ont-ils subi­te­ment chan­gé de posi­tion par rap­port à l’Iran ? C’est en fait la réa­li­té géo­po­li­tique du Moyen-Orient qui a été bou­le­ver­sée en quelques années.

Depuis des décen­nies, les alliés prin­ci­paux des USA dans la région étaient, outre Israël, l’Egypte et l’Arabie saou­dite, deux dic­ta­tures d’une sta­bi­li­té par­faite pour Washington. qui s’est bien gar­dé d’y mener une de ses fameuses guerres « pour la démocratie ».

Par ailleurs, l’Irak de Saddam Hussein contre­car­rait tout risque de mon­tée en puis­sance de l’Iran : les Occidentaux pous­sèrent même ces deux pays à se sai­gner mutuel­le­ment lors de la ter­rible guerre de 1980-1988. Et enfin, les USA ins­tru­men­ta­li­saient la ques­tion du nucléaire pour iso­ler l’Iran, seule­ment sou­te­nu par la Russie.

Mais aujourd’hui, ce tableau « idyl­lique » a com­plè­te­ment chan­gé : l’Irak est ter­ri­ble­ment affai­bli depuis la guerre menée par Bush. Puis les Printemps arabes ont eu lieu : l’Egypte est désor­mais dans une situa­tion pré­caire, la Libye et la Syrie sont tota­le­ment désta­bi­li­sées et vont d’autant plus le res­ter que l’Arabie saou­dite et le Qatar y sou­tiennent des groupes fon­da­men­ta­listes sun­nites qui détestent les USA. mais aus­si l’Iran chiite.

Il n’en fal­lait pas plus pour que les USA changent leur fusil d’épaule et consi­dèrent que, désor­mais, le rôle de « gen­darme » de cette région si stra­té­gique - du fait de ses réserves pétro­lières et gazières - devait être attri­bué à l’Iran. Encore fallait-il que ce der­nier devienne subi­te­ment fréquentable.

Rien de plus facile en fait car un pré­texte a ceci de for­mi­dable qu’il peut ser­vir dans les deux sens : d’abord lorsqu’on l’invoque, et ensuite lorsqu’on décrète qu’il n’est plus de mise. C’est ce qui vient de se pas­ser pour l’Iran : une superbe pièce de théâtre orga­ni­sée en Suisse, conclue par un bel accord, et le tour est joué.

Les mol­lahs ira­niens peuvent se réjouir : ils vont accé­der à des ren­trées finan­cières mas­sives - en par­ti­cu­lier grâce à la sus­pen­sion des res­tric­tions sur la vente de pétrole - qui vont leur per­mettre de sou­la­ger quelque peu les souf­frances de la popu­la­tion. et sur­tout de per­pé­tuer leur régime.

La « révo­lu­tion verte » du peuple ira­nien en 2009 est de fait défi­ni­ti­ve­ment enter­rée avec la com­pli­ci­té active des démo­cra­ties occi­den­tales. Ces der­nières, oubliant les com­bat­tants de la liber­té qu’elles pré­ten­daient sou­te­nir, sont désor­mais amies avec les tor­tion­naires qui ont répri­mé si féro­ce­ment ce cou­ra­geux soulèvement.

Mais reve­nons à ce fameux accord nucléaire : les modestes conces­sions faites par Téhéran reviennent juste à retar­der dans le temps la capa­ci­té de l’Iran à accé­der à l’arme ato­mique. C’est même la plus par­faite illus­tra­tion de l’expression « recu­ler pour mieux sau­ter » car cette capa­ci­té sera encore plus effec­tive avec des réserves finan­cières recons­ti­tuées et une indus­trie ato­mique « civile » fonctionnelle.

En effet, lorsque l’on sait enri­chir l’uranium jusqu’à 5%, on sait aus­si bien le faire jusqu’à 95% (teneur néces­saire pour une bombe ato­mique) : il suf­fit de faire tour­ner long­temps les cen­tri­fu­geuses sans qu’il n’y ait besoin de modi­fi­ca­tions tech­niques. L’accord nucléaire signé avec l’Iran relève donc uni­que­ment de la gesticulation.

C’est en par­ti­cu­lier le cas concer­nant le pré­ten­du « rôle cru­cial » de la France qui se targue d’avoir contraint les Iraniens à arrê­ter le réac­teur d’Arak, sus­cep­tible de pro­duire du plu­to­nium de qua­li­té mili­taire. Il fau­drait donc croire que les USA, qui suivent pour­tant de très près cette affaire depuis des années, auraient « oublié » l’existence de ce réac­teur, oppor­tu­né­ment rap­pe­lée par Laurent Fabius, nou­veau « grand spé­cia­liste » de l’atome. Cette thèse ridi­cule a pour­tant été lar­ge­ment ser­vie par la majo­ri­té des médias.

En réa­li­té, il y a eu une habile répar­ti­tion des rôles, les USA ne sou­hai­tant de toute évi­dence pas être consi­dé­rés comme les seuls comp­tables de la réha­bi­li­ta­tion de l’Iran. C’est assu­ré­ment aus­si pour cela que, lors des dis­cus­sions, le sty­lo a été tenu par Mme Ashton, la repré­sen­tante jusqu’alors inutile de la diplo­ma­tie européenne.

Notons d’ailleurs que, même si les Iraniens aban­donnent réel­le­ment la piste du plu­to­nium, ce qui reste à prou­ver, ils pour­ront sans pro­blème se conten­ter de bombes à l’uranium enri­chi : le bom­bar­de­ment nucléaire d’Hiroshima n’a pas été moins « réus­si » que celui de Nagasaki.

Mais à nou­veau, si les diri­geants israé­liens dénoncent avec tant de force l’accord nucléaire du 24 novembre, ce n’est abso­lu­ment pas qu’ils craignent d’être « ato­mi­sés ». Ce qu’ils redoutent avant tout, c’est la fin des res­tric­tions éco­no­miques qui empê­chaient jusqu’à main­te­nant l’Iran de deve­nir la grande puis­sance géo­po­li­tique de la région.

Par ailleurs, lorsque le monde entier consta­te­ra que l’Iran ne tente pas d’atomiser Israël, les diri­geants de l’Etat hébreux auront per­du un de leurs prin­ci­paux pré­textes pour main­te­nir leur pays dans un état de para­noïa per­ma­nente. Le seul « dan­ger » venant des mal­heu­reux Palestiniens ne suf­fi­ra assu­ré­ment plus…

Mais, faut-il tout de même s’inquiéter de l’atome ira­nien ? Oui. exac­te­ment comme de n’importe quel autre pro­gramme nucléaire : celui de la France, celui de la Chine, celui des USA, etc, sans oublier celui d’Israël avec son antique cen­trale de Dimona.

Aucun de ces acteurs ne veut évo­quer les risques de catas­trophe, la ques­tion inso­luble des déchets radio­ac­tifs, les graves pol­lu­tions cau­sées par les mines d’uranium, etc. Or, ce sont bien là les prin­ci­paux dan­gers impo­sés par l’atome, tant mili­taire que « civil ». Combien faudra-t-il encore de drames comme celui de Fukushima avant qu’il soit déci­dé d’en finir enfin avec le nucléaire ?

Stéphane Lhomme - 5 décembre 2013
Directeur de l’Observatoire du nucléaire


[1] Ces cinq pays sont offi­ciel­le­ment les seuls à déte­nir l’arme ato­mique, et les seuls à y être auto­ri­sé dans le cadre du Traité de non pro­li­fé­ra­tion (TNP). Ce der­nier n’a pas été rati­fié - et pour cause - par les quatre autres pays qui pos­sèdent des bombes nucléaires : Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord.