Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Décryptage d’une désinformation pronucléaire

18 février 2013 · ana duarte

Souvent per­ti­nente, l’émission de repor­tages Envoyé spé­cial a sérieu­se­ment déra­pé same­di 9 février 2013 sur la ques­tion des éner­gies renou­ve­lables, tout en per­met­tant à Anne Lauvergeon de pro­mou­voir l’atome sans contra­dic­tion, en occul­tant Fukushima et en oubliant d’évoquer l’importation de l’uranium « fran­çais » depuis le Niger, avec otages et guerre au Mali à la clé. Cela fait beaucoup.

Envoyé spé­cial est une émis­sion de repor­tages qui, depuis 1990 a sou­vent fait hon­neur à sa mis­sion d’information. Ce ne fut pour­tant pas le cas, loin de là, same­di 9 février 2013, sur le thème « Énergies vertes, l’envers du décor, trois ans après » [1].

L’émission se com­po­sait d’un repor­tage consa­cré aux décon­ve­nues ren­con­trées par des par­ti­cu­liers ayant ache­té une éolienne ou des pan­neaux solaires, puis de l’interview en pla­teau d’Anne Lauvergeon, fer de lance du lob­by nucléaire en France, invi­tée s’exprimer sur le thème de la « tran­si­tion énergétique ».

Le pre­mier « bug » de cette émis­sion sau­tait immé­dia­te­ment aux yeux : on ne peut illus­trer cor­rec­te­ment une pro­blé­ma­tique glo­bale, macro-économique voire même géo­po­li­tique, par de petits tra­cas domes­tiques (même si ces der­niers sont bien réels et pro­blé­ma­tiques pour les per­sonnes concer­nées, la ques­tion n’était pas là).

D’ailleurs, après s’être lon­gue­ment fait « infli­ger » les misères ren­con­trées par des par­ti­cu­liers, le télé­spec­ta­teur arri­vait inévi­ta­ble­ment à la conclu­sion que les éner­gies renou­ve­lables ne fonc­tionnent pas, voire même qu’il s’agit d’une belle arnaque. Les com­men­ta­teurs n’ont même pas eu besoin d’asséner « Heureusement qu’on a le nucléaire », cela res­sor­tait comme une évi­dence… d’autant qu’arrivait alors en pla­teau Anne Lauvergeon, grande prê­tresse de l’atome.

Cette der­nière a eu d’autant mois de mal à ramas­ser la mise que la jour­na­liste Françoise Joly n’avait de toute évi­dence pas pré­pa­ré son émis­sion. Dans le cas inverse, elle aurait pu infor­mer les télé­spec­ta­teurs que, sur Terre, les éner­gies renou­ve­lables pro­duisent plus de deux fois plus d’électricité que le nucléaire [2]. Que la part du nucléaire dans l’électricité mon­diale s’est effon­drée de 17% (2001) à 11% (2011), alors que celle des éner­gies renou­ve­lables est au contraire en aug­men­ta­tion conti­nuelle et a dépas­sé les 20% !

Mme Joly aurait pu faire savoir que l’hydroélectricité repré­sente à ce jour les ¾ de cette pro­duc­tion renou­ve­lable, mais que l’énergie éolienne a tel­le­ment pro­gres­sé que, désor­mais, EDF est par­fois obli­gée d’arrêter des réac­teurs nucléaires tant la pro­duc­tion venue d’Allemagne est mas­sive et peu chère (cela va avec, par le jeu de l’offre et de la demande).

Loin de don­ner aux télé­spec­ta­teurs ces infor­ma­tions cru­ciales, la jour­na­liste a dérou­lé le tapis radio­ac­tif pour Anne Lauvergeon en lui deman­dant « Les éner­gies renou­ve­lables, c’est du gad­get ? » Un gad­get… qui pro­duit deux fois plus que le nucléaire !

Anne Lauvergeon s’est bien sûr gar­dée de toute rec­ti­fi­ca­tion et a pro­fi­té du bou­le­vard qui lui était offert : « Gadget non, mais on voit bien qu’il y a des gens qui rêvent et qui sont les vic­times de ceux qui en profitent ».

Une fois le dis­cré­dit jeté de façon tota­le­ment trom­peuse sur le « rêve » des éner­gies renou­ve­lables, Mme Joly a enchaî­né sur la fameuse « tran­si­tion éner­gé­tique » et l’annonce par M Hollande de faire bais­ser de 75% à 50% la part du nucléaire dans la pro­duc­tion d’électricité en France.

Volontairement ou non, télé­spec­ta­teur était clai­re­ment pous­sé à se dire : « Ce n’est vrai­ment pas rai­son­nable de réduire la part du nucléaire alors que, comme cela vient d’être « démon­tré », les éner­gies renou­ve­lables sont si peu fiables ».

Laissant sup­po­ser qu’elle était par­ti­sane de l’atome, Françoise Joly a insis­té lour­de­ment : « La déci­sion de bais­ser la part du nucléaire en France jette une forme de dis­cré­dit sur le nucléaire alors que c’est une indus­trie dans laquelle nous sommes numé­ro un mondial ».

Numéro un mon­dial ? Les USA ont deux fois plus de réac­teurs, la Chine en construit plus, le réac­teur fran­çais EPR est reje­té de par­tout (Émirats, Italie, USA, Tchéquie, pro­ba­ble­ment sous peu Grande-Bretagne, etc) et les deux chan­tiers menés par EDF (à Flamanville) et Areva (en Finlande) riva­lisent de retards (11 ans au lieu de 4 !) et de sur­coûts (9 mil­liard au lieu de 3 !).

Ces don­nées très signi­fi­ca­tives étaient faci­le­ment acces­sibles pour Mme Joly à condi­tion de prendre quelques minutes de pré­pa­ra­tion, mais elle est hélas res­tée au niveau des idées reçues. En réa­li­té, si la France est « numé­ro un mon­dial du nucléaire », c’est dans les sur­coûts et la pro­duc­tion de déchets radioactifs…

A nou­veau, on s’en doute, Anne Lauvergeon a pro­fi­té du bou­le­vard qui lui était si géné­reu­se­ment offert, en attri­buant au nucléaire diverses qua­li­tés par­fai­te­ment contes­tables… mais per­sonne n’était là pour les contester.

Mme Lauvergeon a même pu se faire pas­ser pour une per­sonne de haute mora­li­té en affir­mant s’être oppo­sée à l’exportation de réac­teurs nucléaires vers la Libye de Kadhafi. Elle a bien sûr oublié de signa­ler que durant son man­dat à la tête d’Areva, elle avait sans état d’âme tra­vaillé avec cer­tains des pires dic­ta­teurs, des diri­geants chi­nois (dont on fini­rait presque par oublier, PIB oblige, que ce sont des tyrans) au tor­tion­naire kazakh Nazarbaev. Mme Joly n’avait donc rien à dire sur la question ?

Lors de leur aimable dis­cus­sion en pla­teau, les deux dames ont d’ailleurs réus­si l’exploit d’occulter tota­le­ment deux élé­ments pour­tant cru­ciaux et d’une actua­li­té brû­lante, sur­tout lorsqu’il s’agit de par­ler d’énergie : la catas­trophe de Fukushima et l’uranium du Niger.

Par rap­port aux pro­jets de François Hollande, Mme Joly aurait pu deman­der à Anne Lauvergeon : « Est-ce bien rai­son­nable de gar­der 50% de nucléaire alors que Fukushima a prou­vé qu’une catas­trophe nucléaire pou­vait arri­ver dans un pays pré­ten­du­ment de haute technologie ? »

Mme Joly aurait aus­si pu rap­pe­ler que la France importe 100% de son ura­nium, en par­ti­cu­lier du Niger où des sala­riés d’Areva ont été enle­vés - pen­dant le man­dat d’Anne Lauvergeon - et sont tou­jours rete­nus en otages depuis.

Et jus­te­ment, mais cela relève de toute évi­dence du rêve, la jour­na­liste aurait pu deman­der à son invi­tée si, par hasard, l’intervention mili­taire de la France au Mali ne s’expliquait pas entre autres par la proxi­mi­té des mines d’uranium d’Areva

Pour finir, reve­nons aux cas de cer­tains par­ti­cu­liers qui ont connu des déboires après avoir ache­té une éolienne ou des pan­neaux pho­to­vol­taïques. Envoyé spé­cial est à nou­veau défaillant dans sa mis­sion d’information en n’évoquant à aucun moment les vraies causes de ces problèmes.

En effet, pour­quoi risque-t-on de se faire « arna­quer » quand on veut s’équiper en éner­gies renou­ve­lables ? Tout sim­ple­ment parce que l’État fran­çais a choi­si d’imposer l’atome, et a de fait déli­bé­ré­ment délais­sé les éner­gies renouvelables.

Si EDF était encore un vrai ser­vice public, et si une de ses mis­sions était le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables, les par­ti­cu­liers auraient un inter­lo­cu­teur fiable et com­pé­tent, et ne ris­que­raient pas de se faire gru­ger par des escrocs dont les socié­tés dis­pa­raissent en un clin d’œil, contrai­re­ment à EDF.

Mais, de ces ques­tions de fond, il n’en a jamais été ques­tion au cours de cette piètre émis­sion qui a don­né le sen­ti­ment d’une véri­table opé­ra­tion de dés­in­for­ma­tion en faveur de l’atome. Il était alors bien ten­tant de consi­dé­rer comme révé­la­teur le lap­sus final de Mme Joly : « Les asso­cia­tions de défense contre l’environnement ». On ne sau­rait mieux dire…

Stéphane Lhomme

Observatoire du nucléaire


[1Revoir cette émission

[2En 2010, selon l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie, peu soup­çon­nable d’activisme anti­nu­cléaire (bien au contraire), le nucléaire pro­dui­sait 12,9% de l’électricité mon­diale, les renou­ve­lables 19,7% (cf http://www.iea.org/publications/freepublications/publication/kwes.pdf , page 24). Depuis, il y a eu Fukushima, et une baisse bru­tale de la pro­duc­tion nucléaire (50 réac­teurs arrê­tés au Japon, 8 en Allemagne, et quelques autres ici ou là : cuves fis­su­rées en Belgique, pièces non-conformes en Corée du Sud, etc). La part du nucléaire est tom­bée à 11% en 2011 et pro­ba­ble­ment à moins de 10% en 2012 (les chiffres sont atten­dus avec impa­tience). Pendant, ce temps, les éner­gies renou­ve­lables ont conti­nué leur progression…