Observatoire du nucléaire

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Sûreté nucléaire : déconstruire d’urgence le « mythe Lacoste »

1 novembre 2012 · ana duarte

Illustration non retrou­vée dans les archives — André-Caude Lacoste

Il ne s’agit pas ici de s’en prendre à la per­sonne d’André-Claude Lacoste, res­pon­sable de la « sûre­té nucléaire » en France depuis 1993, et qui va prendre sa retraite dans quelques jours. C’est bien le mythe qui entoure ce per­son­nage qu’il convient d’urgence de décons­truire : au moment où cir­cule déjà le nom de son pro­bable suc­ces­seur, cha­cun doit savoir que M. Lacoste n’était, pas plus que n’importe qui d’autre, en mesure de garan­tir la sûre­té nucléaire.

Pourtant, depuis quelques temps déjà, on assiste à un flo­ri­lège de por­traits et repor­tages dithy­ram­biques à son sujet [1]. De même, dépu­tés et séna­teurs ont riva­li­sé de féli­ci­ta­tions et de remer­cie­ments à son égard lorsqu’il leur a pré­sen­té son der­nier bilan le 16 octobre dernier.

Loué pour sa sup­po­sée com­pé­tence et sa pré­ten­due indé­pen­dance, André-Claude Lacoste serait la preuve vivante de la réa­li­té de la sûre­té nucléaire, à condi­tion tou­te­fois qu’un per­son­nage de sa trempe soit à la manoeuvre. Il convient donc de rap­pe­ler quelques véri­tés aisé­ment véri­fiables et pour­tant fort peu mises en exergue.

Avant tout, pour ceux qui semblent l’avoir oublié, M. Lacoste est, comme cha­cun d’entre nous et donc comme son suc­ces­seur, un simple être humain, faillible par nature. Il a d’ailleurs recon­nu lui-même qu’« on ne peut garan­tir de manière abso­lue qu’il n’y aura jamais d’accident nucléaire » [2], « oubliant » tou­te­fois de décré­ter dans la fou­lée la fer­me­ture des ins­tal­la­tions nucléaires.

Passons aux faits. Notons d’abord que M. Lacoste s’est lour­de­ment trom­pé pen­dant près de 20 ans, depuis sa prise de fonc­tion jusqu’à la catas­trophe de Fukushima : avant ce drame, il se por­tait garant de la sûre­té du parc nucléaire fran­çais tel que ce der­nier se pré­sen­tait. Or, désor­mais, le même per­son­nage exige entre autre d’EDF la construc­tion, pour chaque cen­trale, d’un « noyau dur » d’alimentation élec­trique et de source d’eau froide, et un ensemble d’équipements de diag­nos­tics, de conduite et de ges­tion, pilo­table depuis une salle de repli « bun­ke­ri­sée », capable de résis­ter « aux agres­sions extrêmes ».

Les défen­seurs du Président de l’Autorité de sûre­té nucléaire (ASN) pré­ten­dront qu’il ne fait là que tenir compte de don­nées « inima­gi­nables avant Fukushima ». Outre que cela confirme le carac­tère faillible de M. Lacoste (ou de toute autre per­sonne qui aurait été à sa place), cela ne répond pas à une objec­tion faite naï­ve­ment par M. Sarkozy pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle : il n’y a pas de risque de tsu­na­mi en Alsace ou sur la Loire. Alors, pour­quoi ces mesures deviennent-elles aujourd’hui indispensables ?

L’explication est simple, et elle était connue - sauf de l’ancien Président de la République - bien avant le drame japo­nais : outre un tsu­na­mi, d’innombrables autres causes peuvent entraî­ner une rup­ture du refroi­dis­se­ment d’un réac­teur. En réa­li­té, les mesures exi­gées aujourd’hui étaient tout aus­si exi­gibles avant Fukushima. Mais M. Lacoste n’avait tout sim­ple­ment pas pu les impo­ser à EDF, qui n’en vou­lait pas pour des rai­sons financières.

Il ne s’agit pas ici d’accréditer l’idée que ces mesures, une fois qu’elles seront mises en œuvre (dans de longues années !), garan­ti­ront la sûre­té nucléaire puisque, à nou­veau, ce ne sera jamais le cas. Il s’agit de mon­trer qu’André-Claude Lacoste a atten­du une catas­trophe cau­sée par un tsu­na­mi pour exi­ger des mesures… qui n’ont rien à voir avec le risque de tsu­na­mi. CQFD.

Venons-en main­te­nant à la sup­po­sée indé­pen­dance de l’Autorité de sûre­té et de son patron. Quelques jours après le début de la catas­trophe de Fukushima, André-Claude Lacoste, audi­tion­né à l’Assemblée natio­nale le 30 mars 2011, décla­rait « Je pense que si la ques­tion d’un mora­toire se pose, et nous nous la posons, ce sera sur la construc­tion de Flamanville 3 » (Cf. dépêches d’agences, par exemple Reuters), c’est à dire sur le réac­teur EPR actuel­le­ment en chan­tier dans la Manche.

Or, le len­de­main matin 31 mars dès l’aube, M. Lacoste s’exprimait sur dif­fé­rentes radios pour… réfu­ter l’idée d’un mora­toire sur l’EPR (Cf. dépêche AFP) ! Que s’était-il donc pas­sé pen­dant la nuit ? C’est bien simple : au même moment, M. Sarkozy arri­vait au Japon pour y pré­tendre, sans honte et contre toute évi­dence, qu’avec le réac­teur EPR, la catas­trophe ne se serait pas produite.

Il est clair que cette cynique ten­ta­tive d’instrumentalisation de Fukushima était contre­car­rée par l’hypothèse d’un mora­toire sur le réac­teur EPR… suite à Fukushima. Si ce n’est pas sur ordre de l’Elysée, pour­quoi M. Lacoste s’est-il subi­te­ment déju­gé « de lui-même » ? Exit sa sup­po­sée indépendance.

Autre affaire bien gênante : le 2 novembre 2009, un com­mu­ni­qué de l’ASN com­mun des auto­ri­tés de sûre­té fin­lan­daise, fran­çaise et bri­tan­nique poin­tait d’inquiétants pro­blèmes de sûre­té concer­nant le sys­tème de contrôle-commande de l’EPR, et exi­geait d’Areva d’importantes modifications.

Aussitôt, de mul­tiples articles louèrent la sup­po­sée « indé­pen­dance » de l’ASN fran­çaise et de son patron qui n’hésitait pas à mettre publi­que­ment Areva en cause, au nom de la sûre­té. Or, en réa­li­té, comme en atteste The Times du 1er juillet 2009 (cf Grande-Bretagne : les régu­la­teurs du nucléaire réser­vés sur la sécu­ri­té de l’EPR), le lièvre avait été levé par la seule Autorité de sûre­té britannique.

Cette der­nière a eu la cou­pable indul­gence d’associer à son com­mu­ni­qué les auto­ri­tés de Finlande (la STUK) et de France, les deux pays où un EPR était déjà en chan­tier, cachant ain­si la réa­li­té gla­çante : l’ASN fran­çaise et la STUK n’avaient rien vu (il s’agirait alors d’une très grave incom­pé­tence) ou, pire, rien dit.

Une autre affaire très grave implique cette fois le « bras droit » de M Lacoste, à savoir M Philippe Jamet, un des cinq membres du col­lège de l’ASN. Il s’agit tout sim­ple­ment d’une écra­sante res­pon­sa­bi­li­té dans le fait que le séisme du 11 mars 2011 a pu entraî­ner la catas­trophe de Fukushima. Tout a com­men­cé le 16 juillet 2007 : un violent séisme met à mal la plus grande cen­trale nucléaire du monde, celle de Kashiwasaki, située au Japon. Plusieurs réac­teurs sont endom­ma­gés, la cen­trale est arrê­tée pour des années, mais heu­reu­se­ment le pire a seule­ment été frôlé.

[**
Il s’agissait là d’un ter­rible aver­tis­se­ment, presque sans frais, mais qui annon­çait clai­re­ment Fukushima. Le 20 juillet, sur le pla­teau de l’émission « C dans l’air » (France 5), sous les sar­casmes de M. Bigot, direc­teur du Commissariat à l’énergie ato­mique (CEA), l’auteur du pré­sent article esti­mait qu’il fal­lait « fer­mer d’urgence 20 à 25 réac­teurs au Japon pour évi­ter une véri­table catas­trophe nucléaire » (cf Une vidéo édi­fiante : la catas­trophe nucléaire au Japon annon­cée à l’avance).*]

Dans le même temps, l’Agence inter­na­tio­nale pour l’énergie ato­mique (AIEA) orga­ni­sait une mis­sion, sous la direc­tion de M. Jamet, qui se ren­dit au Japon en août pour « tirer les ensei­gne­ments » de ce séisme concer­nant la résis­tance des cen­trales nip­pones. Un rap­port était publié début 2008, quelques recom­man­da­tions étaient édic­tées, mais les cen­trales japo­naises étaient auto­ri­sées à conti­nuer à fonc­tion­ner « en toute sécu­ri­té ». C’est hélas le mili­tant asso­cia­tif qui avait rai­son, et non les « experts » du CEA, de l’AIEA, et de l’Autorité de sûre­té fran­çaise : trois ans après se pro­dui­sait la catas­trophe de Fukushima.

Le 14 juillet der­nier, M. André-Claude Lacoste a été éle­vé au grade de com­man­deur de la légion d’honneur par le nou­veau pou­voir poli­tique qui, contrai­re­ment à ce que peut lais­ser pen­ser l’annonce de la fer­me­ture de la cen­trale de Fessenheim (Haut-Rhin), est tota­le­ment pro-atome. Pourtant, au lieu de conti­nuer à louer béa­te­ment la « com­pé­tence » et l’ « indé­pen­dance » de l’ASN, n’est-il pas temps de deman­der des expli­ca­tions à MM Lacoste et Jamet ? N’est-il pas temps de ces­ser de croire au mythe de la « sûre­té nucléaire », qui n’existe pas plus en France qu’ailleurs ?

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
Jeudi 1er novembre 2012


[1] Par exemple :

[2] Le Figaro, 14 mars 2011