Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Pourquoi et comment on nous prépare à la catastrophe nucléaire

10 décembre 2010 · ana duarte

Illustration non retrou­vée dans les archives — La cen­trale nucléaire de Tchernobyl a connu en 1986 une catas­trophe dont les consé­quences, loin de s’estomper, s’aggravent au fil du temps…

Autrefois le nucléaire était « sûr ». Pourtant, dès 88, un res­pon­sable de la sécu­ri­té à EDF, Pierre Tanguy, avait pu dire en col­loque qu’on ne pou­vait exclure un acci­dent nucléaire dans les 10 ou 20 ans. Quant au réac­teur dit de 3ème géné­ra­tion, l’EPR, qui a été pré­sen­té comme « plus sûr », l’actualité en a mon­tré qu’il n’en était rien : concep­tion remise en cause à l’étranger, secret défense concer­nant la vul­né­ra­bi­li­té à la chute d’avion de ligne (cf http://reacteur.epr.free.fr ).

Depuis quelques temps, le dis­cours change et, visi­ble­ment, on cherche à nous pré­pa­rer à l’éventualité d’une catas­trophe nucléaire. Avec le vieillis­se­ment des réac­teurs et des centres nucléaires, avec le risque sis­mique et le risque ter­ro­riste, avec la pré­ca­ri­té des tra­vailleurs char­gés de la main­te­nance et la réduc­tion des bud­gets qui y sont affec­tés (ren­ta­bi­li­té oblige), la pro­ba­bi­li­té que nous soyons un jour confron­té à un grave acci­dent nucléaire en France ou en Europe de l’ouest augmente.

Et pour­quoi faut-il nous y pré­pa­rer ? Il ne s’agit pas, comme on pour­rait l’espérer, de mieux pro­té­ger la popu­la­tion : pour cela le mieux est de s’engager vers une sor­tie au plus vite du nucléaire. Il s’agit en réa­li­té de sau­ver à tout prix l’industrie nucléaire au nom de la rai­son d’Etat. Les nucléo­crates n’oublient pas que la catas­trophe de Three Miles Island en 1979 a stop­pé tous les pro­jets nucléaires au U.S. jusqu’à main­te­nant ; et celle de Tchernobyl en 86 a por­té un coup dur à l’extension du nucléaire civil par­tout dans le monde. Il faut aus­si évi­ter d’avoir à assu­rer de grandes migra­tions de popu­la­tions affo­lées, qu’on ne sau­rait pas de toutes façons accueillir ailleurs. On ver­ra qu’il s’agit aus­si de pro­té­ger l’agriculture indus­trielle dont les pro­duc­tions devront conti­nuer à être consom­mées et expor­tées, même en étant contaminées.

Et com­ment nous y pré­pa­rer, tout d’abord en fai­sant accep­ter ce risque par l’opinion. Et c’est le bureau d’études Mutadis Consultant qui tra­vaille acti­ve­ment pour le lob­by depuis 91 qui a défi­ni des stra­té­gies pour cela.

 rendre le nucléaire indis­pen­sable : s’il nous est impos­sible de nous en pas­ser, et bien on en accepte de fait le risque. Et pour qu’on ne puisse pas s’en pas­ser, il faut qu’il n’y ait pas d’alternatives. Voilà pour­quoi en France nous n’avons pas de poli­tique réelle d’économie d’électricité, ni même d’énergie : on freine le déve­lop­pe­ment du solaire et de l’éolien, sou­te­nu en cela par des asso­cia­tions sou­vent menées par des anciens du nucléaire, et on déve­loppe de nou­veaux débou­chés pour l’électricité (chauf­fage élec­trique qui conti­nue à équi­per les ¾ des loge­ments neufs, pompes à cha­leur à « géo­ther­mie » ou pas, cli­ma­ti­sa­tions, voi­tures élec­triques etc.). Cette stra­té­gie a réus­si : la majo­ri­té de la popu­la­tion croit que, sans le nucléaire, nous revien­drions à la bou­gie et aux cavernes.

 impo­ser l’idée que vivre en zone conta­mi­née est pos­sible. Pour cela la France, sou­te­nue par la Commission euro­péenne, a lan­cé des études en zones conta­mi­nées par Tchernobyl, études dont l’objet offi­ciel est d’améliorer les condi­tions de vie dans ces zones, études menées par Mutadis avec le sou­tien de minis­tères, de struc­tures agri­coles fran­çaises, de l’université de Compiègne, avec un finan­ce­ment de l’état, de l’Europe. Le but est de mon­trer la pos­si­bi­li­té de vivre en zone conta­mi­née en « res­pon­sa­bi­li­sant » les habi­tants, en pre­nant des « pré­cau­tions » : ain­si la res­pon­sa­bi­li­té n’est plus col­lec­tive mais devient individuelle…

Cela a été effec­tué par des pro­grammes nom­més « Ethos », « Core », « Sage », depuis 96, ini­tiés par le lob­by nucléaire fran­çais (CEPN, Centre d’études sur l’évaluation de la pro­tec­tion) et dont je pas­se­rai le détail, mais qu’on retrouve sur Internet et dans l’ouvrage de Stéphane Lhomme « L’insécurité nucléaire » (cf http://tchernobyl.en.france.free.fr). Ils per­mettent de pré­tendre que sur une grande par­tie des ter­ri­toires conta­mi­nés, on se trouve en-dessous des normes admis­sibles (normes qu’il suf­fit de rele­ver), et que la vie y est possible.

L’un de ces pro­grammes est éton­nant : FARMING (food and agri­cul­tur res­to­ra­tion mana­ge­ment), finan­cé par la Commission Européenne, étu­die en cas de catas­trophe la ges­tion des pro­duits ali­men­taires et le retour à la pro­duc­tion agri­cole. On y retrouve les struc­tures de l’agriculture indus­trielle, l’Institut natio­nal Agronomique de Paris-Grignon, et même Sopexa qui gère l’exportation des pro­duits agri­coles. Donc non seule­ment on nous pré­pare à consom­mer des pro­duits conta­mi­nés, mais aus­si à en exporter…

Ces études ignorent super­be­ment les vic­times de Tchernobyl, dont le nombre a été rame­né à 58 décès, toutes les autres étant d’origine… psy­cho­so­ma­tiques (c’est la peur du nucléaire qui en engen­dre­rait des dégâts !). Elles nient que les faibles doses de radio­ac­ti­vi­té puissent avoir un impact sur la san­té. Or, si 120 000 per­sonnes ont été éva­cuées dans un péri­mètre de 30 km autour de la cen­trale, près de 9 mil­lions de per­sonnes vivent tou­jours en zone conta­mi­née, l’équivalent d’un tiers de la France, essen­tiel­le­ment en Biélorussie. Quant au sort des 500 000 « liqui­da­teurs », dont beau­coup sont morts et la plu­part des sur­vi­vants inva­lides, il n’en est pas question…

Mais des études indé­pen­dantes sont gênantes pour le lob­by nucléaire : celles de Youri Bandazhevski ont mon­tré que les enfants qui pré­sentent les ano­ma­lies les plus graves sont conta­mi­nés au Césium 137 pro­ve­nant de la catas­trophe de Tchernobyl. Nombre d’entre eux ont des mala­dies « de vieux » (la consom­ma­tion de pep­tine pou­vant néan­moins entraî­ner un sou­la­ge­ment). Pour mettre un terme à ce tra­vail, l’état auto­cra­tique bié­lo­russe, avec qui nos experts col­la­borent sans pro­blèmes, et qui ne peut pas de toutes façons gérer une telle catas­trophe, a incar­cé­ré cette per­son­na­li­té gênante pen­dant plu­sieurs années pour une sup­po­sée « corruption ».

Quant à Vassili Nesterenko, son ins­ti­tut Belrad, sou­te­nu par des per­son­na­li­tés comme le Pr Fernex et Y. Lenoir, est asphyxié finan­ciè­re­ment et sa sur­vie ne dépend que de notre géné­ro­si­té. C’est le der­nier rem­part d’information indé­pen­dante sur les dégâts de Tchernobyl.

L’état mili­taire aus­si se pré­pare au pire : que se passera-t-il après une catas­trophe nucléaire ? D’après l’arrêté du 24 juillet 2003 et le décret du 8 sep­tembre 2003, la res­pon­sa­bi­li­té de la ges­tion de la crise incom­be­ra à l’armée qui cana­li­se­ra et blo­que­ra les flux de popu­la­tion à qui on recom­man­de­ra de res­ter à l’interne des bâti­ments, de ne pas les quit­ter sans auto­ri­sa­tion, et de même pas aller cher­cher les enfants à l’école.

L’armée aura à muse­ler et neu­tra­li­ser les mili­tants « alar­mistes » à qui on ne fera pas croire que la dis­tri­bu­tion de pas­tilles d’iode nous pro­tè­ge­ra de la conta­mi­na­tion. Qui peut croire que la Criirad pour­ra pour­suivre son tra­vail d’information aus­si bien en direc­tion de la popu­la­tion que des liqui­da­teurs ? Les textes pré­voient que ceux-ci pour­ront rece­voir 100 micro­sie­verts de rayon­ne­ment (soit 500 morts pro­bables sur 100000 per­sonnes). Mais qui véri­fie­ra que devant l’urgence et la panique on ne leur fera pas prendre bien plus ?

Si un slo­gan déjà ancien disait « Société nucléaire- socié­té poli­cière ». On peut y ajou­ter « Société militaire ».
Comment après toutes ces consi­dé­ra­tions ne pas vou­loir stop­per le nucléaire ?

Pierre Péguin, décembre 2010.