Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

A propos du projet de construction d’un réacteur à neutrons rapides à Marcoule (Gard), « Astrid »

10 novembre 2010 · ana duarte

Une histoire peu glorieuse du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) par Pierre Péguin, pour l’Observatoire du nucléaire 

Illustration non retrou­vée dans les archives — Le site nucléaire de Marcoule (Gard) qui doit rece­voir le pro­jet Astrid

C’est le site nucléaire de Marcoule (Gard) qui est char­gé de la construc­tion d’Astrid, pro­to­type de ce qu’il est conve­nu d’appeler un « réac­teur de 4ème géné­ra­tion ». Pourquoi Marcoule ? Parce que ce site est pro­prié­té du CEA, et que le pro­jet Astrid n’est que le pro­lon­ge­ment de la filière à neu­trons rapides que le CEA tente de déve­lop­per depuis un demi-siècle.

Cette filière est consi­dé­rée comme « fran­çaise », contrai­re­ment à celle des réac­teurs à eau sous pres­sion choi­sie par EDF et qui est d’origine amé­ri­caine, même si d’autres puis­sances nucléaires s’y inté­ressent éga­le­ment. C’est effec­ti­ve­ment en France que le pro­jet de sur­gé­né­ra­teur a été pous­sé le plus loin avec tout d’abord le réac­teur pilote Rapsodie (40 MW), expé­ri­men­té à Cadarache de 67 à 83, puis avec Phénix (250MW, Marcoule) depuis 1973 et arrê­té (enfin) en 2009, et fina­le­ment l’apogée, le « pro­to­type indus­triel » Superphenix (1200MW) à Creys-Malville près de Morestel (Isère), mis en ser­vice en 85 et actuel­le­ment en cours de démantèlement.

La ges­tion de cette filière est tel­le­ment dif­fi­cile, tou­jours en limite de la tech­no­lo­gie, que son his­toire n’est pas glo­rieuse. Ainsi le déman­tè­le­ment de Rapsodie a don­né lieu à un acci­dent mor­tel dans une cuve de sodium. En ce qui concerne Phenix, sa construc­tion et son fonc­tion­ne­ment sont émaillés de mul­tiples pannes et arrêts au cours de sa longue vie. Quant à Superphenix [1], on se sou­vient de la dra­ma­tique mani­fes­ta­tion de 76 au cours de laquelle les forces de l’ordre ont tué un mani­fes­tant (Vital Michalon) et bles­sé de nom­breux autres : il fal­lait cas­ser la contes­ta­tion nucléaire pour rai­son d’État. Le déman­tè­le­ment de Superphénix, en cours, après un fonc­tion­ne­ment chao­tique et très cou­teux, cause d’énormes pro­blèmes : en par­ti­cu­lier, que faire de 5000 tonnes de sodium conta­mi­né ? L’essentiel des coûts fara­mi­neux de cette filière est assu­ré par l’État, via le CEA.

Pourquoi cette obs­ti­na­tion ? Pour le lob­by nucléaire, l’attrait de cette tech­no­lo­gie est liée à l’utilisation du plu­to­nium et de l’uranium 238 dit « appau­vri » dont on dis­pose de stocks impor­tants du fait du retrai­te­ment à la Hague. De plus, il peut régé­né­rer du plu­to­nium en fonc­tion­ne­ment (l’uranium 238, dit « fer­tile », peut géné­rer du plu­to­nium sous bom­bar­de­ment neu­tro­nique), d’où l’appellation de « sur­gé­né­ra­teur », à condi­tion bien sûr de l’extraire du com­bus­tible « usé »… ce qui sera alors source de nou­veaux et graves pro­blèmes. On voit alors que c’est la jus­ti­fi­ca­tion à pos­té­rio­ri du « retrai­te­ment » effec­tué à la Hague dans des condi­tions de pol­lu­tion radio­ac­tive et de risques consi­dé­rables, outre bien sûr la néces­site d’alimenter le nucléaire militaire.

C’est alors l’eldorado du nucléaire « auto entre­te­nu », deve­nant indé­pen­dant de mine­rai impor­té. Le rêve que cer­tains n’hésite pas à pré­tendre « renou­ve­lable ». Sauf que la ges­tion du fonc­tion­ne­ment, des déchets et du déman­tè­le­ment du solaire, de l’éolien, du bio­gaz, est infi­ni­ment moins pro­blé­ma­tique que celle de tels réacteurs.

Sauf aus­si que le plu­to­nium - la pire « salo­pe­rie » éla­bo­rée par l’industrie humaine - ne se gère pas si faci­le­ment que ça, que pour pou­voir tra­vailler aux tem­pé­ra­tures éle­vées de fonc­tion­ne­ment d’un tel réac­teur, on ne peut pas uti­li­ser de l’eau bouillante mais un métal fon­du - actuel­le­ment le sodium… qui s’enflamme spon­ta­né­ment au contact de l’eau ou de l’air ! Sauf enfin que tout cela exige une qua­li­té des maté­riaux, des sou­dures, des inox, des pro­ces­sus, tel­le­ment exi­geante que cela n’a pas vrai­ment fonc­tion­né, et res­te­ra pro­ba­ble­ment un leurre dans les limites des contraintes éco­no­miques. Sans par­ler de la ges­tion des com­bus­tibles usés et des déchets, éter­nel talon d’Achille du nucléaire, et du risque accru de catas­trophe ou d’attentat.

Les nucléo­crates ont même essayé d’imposer l’idée que de tels équi­pe­ments pou­vaient ser­vir à « inci­né­rer » les déchets nucléaires les plus dan­ge­reux, comme si on pou­vait inci­né­rer des atomes. Il s’agit en fait de les dés­in­té­grer sous bom­bar­de­ment, en noyaux à période plus courte, mais on ima­gine les déchets géné­rés par toutes ces opé­ra­tions, et le coût pro­hi­bi­tif. Encore un faux espoir.

Ainsi depuis la créa­tion du CEA en 1946, la sur­gé­né­ra­tion est l’un des mythes de l’industrie nucléaire, comme la neu­tra­li­sa­tion des déchets en les enfouis­sant ou en les trans­for­mant, comme la fusion qui veut repro­duire le soleil sur terre, etc. Ces mythes obtiennent depuis 70 ans en France une manne pécu­niaire gigan­tesque, sans limites, pré­le­vée sur les impôts et le tra­vail des fran­çais, non réper­cu­tée dans le prix du Kwh ven­du par EDF, mas­quant ain­si le vrai coût de la filière nucléaire. Et par­mi ces mythes, le plus dan­ge­reux pour l’humanité est celui qui concerne jus­te­ment l’utilisation du plu­to­nium dans les réac­teurs à neu­trons rapides, dont Astrid doit être le pro­chain avatar.

Pierre Péguin, novembre 2010.

Rappel :

Accord Areva/CEA sur le futur réac­teur nucléaire Astrid
Reuters - 9 novembre 2010
Areva et le Commissariat à l’énergie ato­mique (CEA) ont annon­cé mar­di la signa­ture d’un accord pour les pre­mières études de concep­tion du pro­jet de pro­to­type de réac­teur nucléaire de qua­trième géné­ra­tion Astrid.
Le spé­cia­liste du nucléaire et le CEA ont ajou­té dans un com­mu­ni­qué com­mun que cette phase per­met­trait au gou­ver­ne­ment fran­çais de lan­cer ou non la construc­tion de ce démons­tra­teur, pour lequel une déci­sion poli­tique est atten­due en 2017.
Astrid fonc­tion­ne­ra avec un cœur à neu­trons rapides refroi­di au sodium, une tech­no­lo­gie dont on attend notam­ment qu’elle per­mette un recy­clage appro­fon­di des matières nucléaires. Aujourd’hui, les réac­teurs à eau sous pres­sion pro­duisent un plu­to­nium qui peut être réuti­li­sé une fois en com­bus­tible mixte (Mox). Mais une fois brû­lé, le plu­to­nium encore conte­nu dans le Mox n’est plus tech­ni­que­ment réuti­li­sable car sa com­po­si­tion chi­mique a changé.
En revanche, les réac­teurs à neu­trons rapides peuvent uti­li­ser toutes sortes de plu­to­nium, et donc théo­ri­que­ment recy­cler cet élé­ment sans limites. Areva et le CEA pré­cisent que de tels réac­teurs pour­raient être mis en ser­vice de façon com­mer­ciale vers 2050, venant com­plé­ter les parcs de réac­teurs à eau légère comme l’EPR d’Areva.


[1Dans le cadre d’un groupe GSIEN (Groupe de scien­ti­fiques pour l’information sur l’énergie nucléaire) gre­no­blois, nous avions rédi­gé un ouvrage tech­nique fouillé sur Superphénix, « Plutonium sur Rhône », ouvrage introu­vable maintenant.