Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

L’Observatoire du nucléaire conteste la réalité de la « 4ème génération » de réacteurs nucléaires

31 mars 2010 · ana duarte

L’Observatoire du nucléaire conteste la réa­li­té de la pré­ten­due « 4ème géné­ra­tion » de réac­teurs nucléaires : il ne s’agit que de la nou­velle appel­la­tion de la filière des sur­gé­né­ra­teurs, que l’industrie nucléaire échoue depuis 50 ans à mettre en oeuvre, comme l’a mon­tré en France l’échec cin­glant de Superphénix.

Illustration non retrou­vée dans les archives — Le sur­gé­né­ra­teur Superphénix devait « faire dis­pa­raître les déchets radiaoc­tifs », il a juste réus­si à dés­in­té­grer… 10 mil­liards d’euros.

Le nucléaire mon­dial est mena­cé de tom­ber défi­ni­ti­ve­ment en « panne sèche » : pour fonc­tion­ner, les réac­teurs ont besoin de com­bus­tible, c’est-à-dire prin­ci­pa­le­ment d’uranium. Au rythme actuel de consom­ma­tion, avec envi­ron 430 réac­teurs nucléaires sur Terre, les réserves de ce mine­rai sont esti­mées à envi­ron 100 ans, c’est à dire fort peu. Et si de nom­breux réac­teurs ato­miques sont construits sur la pla­nète, comme on nous l’annonce ici ou là, l’uranium vien­dra à man­quer encore plus tôt, dans 50 ans, ou 30 ou même 20. Il faut ima­gi­ner des cen­taines de réac­teurs neufs et… défi­ni­ti­ve­ment arrêtés.

Le pro­blème avec les réac­teurs actuels - outres les risques et la pro­duc­tion de déchets radio­ac­tifs - vient de ce que seule­ment 0,7% du mine­rai est effec­ti­ve­ment utile : c’est l’uranium 235, qui est fis­sile (c’est-à-dire qu’il per­met une réac­tion nucléaire) contrai­re­ment à l’uranium 238, non fis­sile, qui repré­sente donc 99,3% - inutiles - du minerai.

Aussi, l’industrie ato­mique mon­diale tente de mettre au point des réac­teurs dits « de 4ème géné­ra­tion », sup­po­sés uti­li­ser une part de l’uranium 238 : cela règle­rait pour des mil­lé­naires le pro­blème du com­bus­tible nucléaire. Ces réac­teurs seraient aus­si capables de « trans­mu­ter » les déchets radio­ac­tifs, c’est à dire de trans­for­mer des déchets très radio­ac­tifs et à vie longue en déchets beau­coup moins radio­ac­tifs et à vie courte. De véri­tables miracles… qui n’ont en réa­li­té aucune chance de se concrétiser.

En effet, cette « 4ème géné­ra­tion » de réac­teurs… n’existe pas. Ou plu­tôt elle existe depuis long­temps déjà, sous d’autres noms, et elle n’a réa­li­sé aucun des miracles atten­dus. C’est ain­si le cas du réac­teur fran­çais Superphénix. Fermé en 1997, tou­jours en cours de déman­tè­le­ment à Creys-Malville (Isère), ce sur­gé­né­ra­teur qui devait faire « dis­pa­raitre » les déchets radio­ac­tifs a seule­ment réus­si à dés­in­té­grer… 10 mil­liards d’euros.

Aujourd’hui, le Commissariat à l’énergie ato­mique (CEA) pré­tend construire un réac­teur « de 4ème géné­ra­tion » or, selon le CEA lui-même, il s’agira réac­teur à neu­tron rapide et calo­por­teur sodium, c’est à dire exac­te­ment la même chose que Superphénix. Ce der­nier, comme son nom l’indique, semble devoir renaître une nou­velle fois de ses cendres mais rien ne per­met de croire que l’échec ne sera pas une nou­velle fois au rendez-vous.

Le CEA recon­naît lui-même invo­lon­tai­re­ment la mys­ti­fi­ca­tion que consti­tue le terme de « 4ème géné­ra­tion » puisqu’il écrit : « L’enjeu de pré­ser­ver les res­sources natu­relles en com­bus­tible et d’optimiser leur uti­li­sa­tion sur le long terme s’est éga­le­ment tra­duit, dès les débuts, par le déve­lop­pe­ment des réac­teurs sur­gé­né­ra­teurs à neu­trons rapides, refroi­dis au sodium, notam­ment aux Etats-Unis (réac­teur Enrico Fermi en 1963), en Russie (BOR 60 en 1968, BN 350 en 1972 et BN 600 en 1980), en France (Rapsodie en 1967) » [1]. Ces réac­teurs sont donc fort anciens et sont alors clas­sés par le CEA dans… la pre­mière génération.

Pour faire bonne mesure, ces mêmes réac­teurs sont aus­si clas­sés… dans la deuxième géné­ra­tion (!) : « En paral­lèle à cet effort [ie : le déve­lop­pe­ment de la sup­po­sée « deuxième géné­ra­tion »], la pré­ser­va­tion des res­sources natu­relles a moti­vé la pour­suite du déve­lop­pe­ment des réac­teurs sur­gé­né­ra­teurs à neu­trons rapides refroi­dis au sodium, notam­ment en Russie (BN 350 en 1972 et BN 600 en 1980), en France (Phénix en 1973, Superphénix en 1985) et au Japon (Joyo en 1978 et Monju en 1994). »

Il n’y a donc pas de « qua­trième géné­ra­tion », mais des efforts (vains) et des gas­pillages finan­ciers (consé­quents) depuis 50 ans pour ten­ter de faire fonc­tion­ner des surgénérateurs.

Si les prin­ci­paux pays nucléa­ri­sés se ras­semblent aujourd’hui dans le « forum géné­ra­tion 4 », c’est parce que depuis 50 ans aucun de ces réac­teurs n’a réa­li­sé les miracles atten­dus. Alors pour­quoi y arriveraient-ils pro­chai­ne­ment ? Cependant, envi­sa­geons quand même que ce soit le cas. Serait-ce pour autant le rêve ? Loin de là : voi­ci ce qu’en dit Robert Dautray, peu soup­çon­nable d’être anti­nu­cléaire puisqu’il fut car­ré­ment Haut-Commisaire à l’énergie ato­mique (1993-1998). Dans son rap­port sur la trans­mu­ta­tion remis à l’académie des sciences, Robert Dautray écrit :

« C’est donc un sys­tème nucléaire vaste et com­plexe qui est à créer (…) Ce sys­tème radio­ac­tif ne pour­rait être créé, pour évi­ter de trop nom­breux trans­ports de sub­stances radio­ac­tives, que dans un immense parc nucléaire ados­sé à l’usine sépa­rant tous ces corps répu­tés poten­tiel­le­ment plus dom­ma­geables que les autres, et que l’on devrait sépa­rer chimiquement.
Donc, cet immense parc nucléaire devrait être adja­cent à l’usine de retrai­te­ment sur laquelle on ajou­te­rait les nou­velles uni­tés de sépa­ra­tion chi­miques. Il fau­drait y pla­cer toutes les fabri­ca­tions de cibles à irra­dier, les réac­teurs brû­leurs et le trai­te­ment des cibles irra­diées, et cela avec de nom­breux recy­clages. Il fau­drait exi­ger des pertes et des impu­re­tés mini­males, au prix d’une com­pli­ca­tion tech­nique extrême et d’un effort supplémentaire.
N’oublions pas les usines-pilotes, puis les usines-prototypes, les réacteurs-démonstrateurs avant que les réacteurs-brûleurs ne soient construits en grande taille et en grande quan­ti­té. Tout cela nous parait d’une com­plexi­té jamais éga­lée, met­tant en jeu toutes sortes de rayonnements.
Ce parc nucléaire contien­drait tant de corps radio­ac­tifs aux mul­tiples risques poten­tiels qu’il fau­drait le pro­té­ger, le gar­der comme une cita­delle mili­taire, y com­pris du des­sus. Et que dire des ser­vi­tudes des tra­vailleurs qui devraient y entrer et en sor­tir chaque jour, et des trans­ports de corps radio­ac­tifs inévi­tables qui péné­tre­raient et sortiraient ? »

Il appa­raît donc que cette « 4ème géné­ra­tion », à sup­po­ser qu’elle soit un jour mise au point, serait loin de régler les pro­blèmes de l’humanité et la plon­ge­rait au contraire au cœur d’un véri­table cau­che­mar. Ce sys­tème glo­bal serait basé sur l’utilisation mas­sive du plu­to­nium, avec d’incommensurables dan­gers en terme de rejets dans l’environnement, de démul­ti­pli­ca­tion des trans­ports, de risques d’attentats, ain­si que de pro­li­fé­ra­tion à des fins militaires.


[1] Voir le docu­ment du CEA