Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Superphénix : le « superdanger » renaît de ses cendres

5 avril 2006 · ana duarte

Extrait de « L’insécurité nucléaire »
( https://tchernobyl.en.france.free.fr )

Stéphane Lhomme, avril 2006

C’est le 5 mars 1974 que le Premier ministre fran­çais Pierre Messmer pré­sente offi­ciel­le­ment Superphénix, un gigan­tesque pro­jet de sur­gé­né­ra­teur : en théo­rie, un réac­teur de ce type doit « pro­duire plus de matière fis­sile qu’il n’en consomme ». C’est que le com­bus­tible uti­li­sé par les réac­teurs nucléaires actuels est com­po­sé à 96% d’uranium non fis­sile (l’uranium 238), inutile pour la réac­tion nucléaire. Or, tout comme le pétrole, les réserves mon­diales d’uranium ne sont pas illimitées.

Les sur­gé­né­ra­teurs devaient donc régler pour des mil­lions d’années le pro­blème de l’énergie en pro­dui­sant de l’électricité tout en démul­ti­pliant la quan­ti­té de matière fis­sile dis­po­nible. Facile… sur le papier ! Cependant, à sup­po­ser que le réac­teur fonc­tionne cor­rec­te­ment - ce qui n’a jamais été le cas -, la récu­pé­ra­tion des matières fis­siles pro­duites (du plu­to­nium 239) néces­site d’importantes opé­ra­tions dites de « retrai­te­ment », plus exac­te­ment d’extraction. Malgré l’échec total de Superphénix, la filière fran­çaise de retrai­te­ment fonc­tionne tou­jours, sans que l’on sache vrai­ment pour­quoi, et son vais­seau ami­ral, l’usine de La Hague (Manche), est une des plus pol­luantes du monde.

Bien enten­du, la France nucléaire ne pou­vait être qu’à la pointe de cette véri­table révo­lu­tion qui devait régler défi­ni­ti­ve­ment une bonne part des pro­blèmes de l’humanité. Après avoir mis en ser­vice en 1974 un pre­mier sur­gé­né­ra­teur bap­ti­sé Phénix, situé à Marcoule (Gard), le pou­voir fran­çais déci­dait de frap­per un grand coup avec le pro­to­type Superphénix, véri­table tête de série pré­fi­gu­rant la construc­tion de dizaines, voir de cen­taines de surgénérateurs.

A nou­veau, l’analogie avec le Phénix, oiseau mytho­lo­gique renais­sant indé­fi­ni­ment de ses propres cendres, était claire : éner­gie illi­mi­té pour tous ! Des par­te­naires euro­péens sont entraî­nés dans l’aventure avec la créa­tion de la socié­té Nersa réunis­sant EDF (51 %), la socié­té ita­lienne ENEL (33 %) et la socié­té alle­mande SBK (16 %). A l’origine, un pre­mier sur­gé­né­ra­teur devait être construit dans chaque pays par­te­naire. Heureusement, façon de par­ler, seul Superphénix a vu le jour.

Mobilisations

Le « jack­pot » fut attri­bué à Creys-Malville, com­mune de l’Isère, située à une qua­ran­taine de kilo­mètres de Chambery et de Lyon, mais aus­si… à 70 km de Genève. De fait, les suisses se sont logi­que­ment sen­tis tout aus­si mena­cés que les fran­çais. En effet, le dan­ger poten­tiel de Superphénix est extrême : le refroi­dis­se­ment du cœur se fait par 5.000 tonnes de sodium liquide… qui peuvent s’enflammer spon­ta­né­ment au contact de l’air libre. Le réac­teur conte­nant par ailleurs plu­sieurs tonnes de plu­to­nium, tout incen­die ou explo­sion peut condam­ner une par­tie de l’Europe pour des siècles.

En toute logique, la mobi­li­sa­tion anti­nu­cléaire a été inter­na­tio­nale, les fran­çais étant rejoints par des suisses, des ita­liens, des alle­mands, etc. Des mani­fes­ta­tions mas­sives ont eu lieu. Le 4 juillet 1976, plus de 20 000 per­sonnes se ras­semblent. Deux cent mani­fes­tants réus­sissent à péné­trer dans la zone inter­dite qu’ils occupent jusqu’au 8 juillet avant d’être délo­gés manu mili­ta­ri. Les vio­lences poli­cières sont nom­breuses à l’encontre des mani­fes­tants pour­tant pacifiques.

Un docu­ment confi­den­tiel, dont une copie est récu­pé­rée par les oppo­sants, révèle que le PDG d’EDF, M. Boiteux, demande que soit accé­lé­rée l’autorisation admi­nis­tra­tive de construc­tion : « La meilleure façon de contre­car­rer la contes­ta­tion (…) est d’engager au plus vite, de manière irré­ver­sible, l’opération ». EDF a tou­jours été à la pointe de la Démocratie…

Répression : un mort. Fin (pro­vi­soire) de partie

Le 31 juillet 1977, ce sont plus de 50 000 mani­fes­tants qui se ras­semblent devant Superphénix. Le pou­voir fran­çais, fana­tique défen­seur de son idéo­lo­gie radio­ac­tive, a ras­sem­blé de puis­santes forces armées. Le résul­tat ne se fait pas attendre : plu­sieurs cen­taines de bles­sés et, sur­tout, un mort. Vital Michalon, 31 ans, vic­time du souffle de l’explosion d’une gre­nade : l’autopsie conclut à une mort cau­sée par des « lésions pul­mo­naires du type de celles que l’on retrouve lors d’une explo­sion ». Le pou­voir parle d’une simple crise cardiaque.

Les mani­fes­tants, en très grande majo­ri­té paci­fiques, sont aba­sour­dis. Après ce décès, la mobi­li­sa­tion décroît rapi­de­ment même si de nom­breuses actions auront encore lieu, dont deux marches Malville-Elysée en 1982 et 1994. En 1986, de nuit, pour ne bles­ser per­sonne, un mili­tant suisse tire même… au lance-roquette sur le réac­teur en construc­tion, mais sans par­ve­nir à tou­cher de pièce vitale. La construc­tion de Superphénix se pour­suit et le sur­gé­né­ra­teur entre en ser­vice en 1986. Le lob­by nucléaire et ses com­pa­gnies de gen­darmes mobiles croient l’avoir emporté.

Superfiasco

En véri­té, Superphénix ne fonc­tion­ne­ra jamais cor­rec­te­ment et connaî­tra même une suite inin­ter­rom­pue d’incidents dont cer­tains extrê­me­ment inquié­tants. Dès 1987, une fuite de sodium entraîne l’arrêt du réac­teur pour vingt mois, pour une ubuesque recherche des causes de la panne.

Ainsi Le Monde du 29 Juillet 1987 titre « La fuite de sodium de Superphénix n’est tou­jours pas loca­li­sée » et explique que « les tech­ni­ciens d’EDF et ceux de la NERSA, l’organisme euro­péen ges­tion­naire du sur­gé­né­ra­teur de Creys-Malville (Isère), n’ont tou­jours pas loca­li­sé avec pré­ci­sion la fuite de sodium liquide qui affecte, depuis mars der­nier, le « barillet », sas de tran­sit des élé­ments com­bus­tibles, for­mé d’une double cuve dont la pre­mière n’est plus étanche. »

Huit mois plus tard, le 23 mars 1988, le même jour­nal rap­porte avec flegme la fuite en avant des auto­ri­tés : « Le barillet défec­tueux sera sup­pri­mé, la cuve du réac­teur ser­vi­ra d’aire de sto­ckage. La cen­trale de Creys-Malville pour­rait redé­mar­rer en octobre. Après plu­sieurs mois d’études, la déci­sion est tom­bée le jeu­di 17 mars : le barillet défec­tueux du réac­teur sur­gé­né­ra­teur Superphénix ne sera pas chan­gé, mais adap­té à un nou­veau mode de fonc­tion­ne­ment. Il ne contien­dra plus de sodium liquide, mais un gaz inerte, l’argon. Les tra­vaux dure­ront envi­ron deux ans, mais ils n’interdisent pas la marche du réacteur. »

Le same­di 14 jan­vier 1989, mal­gré des pro­tes­ta­tions inter­na­tio­nales una­nimes face aux bri­co­lages d’EDF, Superphénix redé­marre. Le jeu­di 31 août 1989, un com­mu­ni­qué offi­ciel annonce que Superphénix pour­ra conti­nuer à fonc­tion­ner jusqu’en 1991, année pré­vue pour la mise en ser­vice d’un nou­veau sys­tème de trans­fert du com­bus­tible, des­ti­né à rem­pla­cer le fameux « barillet ». On croit rêver…

Les pépins se mul­ti­plient. Le 8 août 1990, Le Monde relate : « Le sur­gé­né­ra­teur Superphénix de Creys-Malville (Isère), arrê­té depuis le 3 juillet à la suite d’un défaut élec­trique sur un alter­na­teur, devrait res­ter para­ly­sé pour plu­sieurs mois. En ten­tant de résoudre le défaut élec­trique, les tech­ni­ciens ont en effet décou­vert que les filtres ser­vant à puri­fier le sodium de refroi­dis­se­ment étaient col­ma­tés. Le pro­blème serait dû à » un com­pres­seur défaillant qui a pro­vo­qué une entrée d’air » dans le cir­cuit pri­maire, entraî­nant ain­si une oxy­da­tion du sodium. »

La recherche échoue à sau­ver Superphénix

Le mer­cre­di 13 juillet 1994, pour sau­ver les appa­rences et évi­ter de recon­naître le fias­co du « fleu­ron » du nucléaire fran­çais, le ministre de l’enseignement supé­rieur et de la recherche, François Fillon, approuve un « pro­gramme d’acquisition de connais­sance » qui doit faire de Superphénix un outil « de recherche et de démons­tra­tion ». Le réac­teur ne doit par contre pas dépas­ser 30% de sa puis­sance, ce qui montre bien le peu de confiance que l’on peut encore avoir en cette machine infernale…

Mais les pro­blèmes reviennent inlas­sa­ble­ment. De plus, en juin 1996, une com­mis­sion d’expertise, dite Commission Castaing, explique en termes diplo­ma­tiques que le sur­gé­né­ra­teur de Creys-Malville ne peut même pas ser­vir d’outil de recherche. Pourtant, per­sonne n’ose mettre un terme au désastre mal­gré le dan­ger chaque jour plus grand.

Il fau­dra attendre 1997 et l’arrivée des Verts dans le gou­ver­ne­ment Jospin : enfin le lob­by nucléaire avait une oppor­tu­ni­té pour stop­per les frais sans perdre la face. Il suf­fi­sait d’y pen­ser : l’arrêt de Superphénix n’avait rien à voir avec la tech­no­lo­gie, c’était le seul fait d’un choix poli­tique arbi­traire, une conces­sion du PS aux Verts. Derrière ce sub­ter­fuge, on ima­gine sans peine le sou­la­ge­ment d’EDF qui a pris seule la suite de la socié­té euro­péenne Nersa, dis­soute le 6 octobre 2000. La France aura prin­ci­pa­le­ment assu­mé les déboires finan­ciers de l’aventure qui, selon la Cour des Comptes, aura coû­té plus de 10 mil­liards d’euros.

Le dan­ger renaît (encore) de ses cendres

Malgré sa mise à l’arrêt, Superphénix a conti­nué à coû­ter quelques 150 mil­lions d’euros par an, par exemple pour les frais de chauf­fage du sodium afin de le main­te­nir sous forme liquide. Ce sont au moins 3 mil­liards d’euros qui sont néces­saires pour pom­per quelques 5.500 tonnes de sodium hau­te­ment inflam­mable, déchar­ger les 650 assem­blages du cœur, et enfin décons­truire l’installation.

Commencé le 1er décembre 1999, le déchar­ge­ment, après s’être trou­vé sus­pen­du pen­dant deux mois dans l’attente d’une auto­ri­sa­tion de pour­suite, à cause de quan­ti­tés de sodium rési­duelles sur assem­blage supé­rieures aux pré­vi­sions, était par­ve­nu mi-octobre 2000 au 67ème assemblage.

Malgré son affli­geant par­cours, Superphénix conti­nue de fas­ci­ner cer­tains nos­tal­giques qui n’hésitent pas à par­ler de l’avenir radieux de « la filière des réac­teurs à neu­trons rapides. » Ces der­niers qui devaient car­ré­ment ser­vir à détruire les déchets nucléaires les plus dan­ge­reux ont a moins réus­si un exploit : dés­in­té­grer en pure perte des dizaines de mil­liards d’euros…

Nous avons pour le moment échap­pé à un « Supernobyl » mais Superphénix n’a pas dit son der­nier mot…