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En Belgique, la sortie du nucléaire se lézarde - Le Monde - 6 novembre 2012

mardi 6 novembre 2012, par ana duarte

Huy (Wallonie) Envoyé spécial
L’arrêt prolongé de deux réacteurs après des soupçons de fissures fragilise la transition énergétique du pays

Huy, son château fort, sa collégiale gothique, ses carillons, sa centrale nucléaire de coeur de ville... Pas une rue de la petite cité wallonne (22 000 habitants) d’où le regard ne bute sur les tours de refroidissement des trois réacteurs de Tihange, mêlant leur vapeur d’eau à un ciel chargé de nuages, au-dessus des eaux sombres de la Meuse.

L’horizon s’est encore obscurci depuis qu’ont été découvertes, sur la cuve d’un de ces réacteurs comme sur celle d’un réacteur de la centrale de Doel, en région flamande, de " potentielles fissures ". L’arrêt des deux unités, pour une durée indéterminée, pourrait chambouler le plan de sortie du nucléaire de la Belgique, déjà bousculé.

" Au début, ça nous a inquiétés. Et puis on nous a dit que les défauts étaient là depuis l’origine et qu’on ne risquait rien ", se rassure une hôtelière, qui voit défiler dans son établissement des bataillons d’experts. Depuis l’origine ? Pas de risques ? C’est précisément ce dont l’exploitant, Electrabel, la filiale belge du français GDF Suez, doit aujourd’hui faire la démonstration. " Ce sera difficile à prouver ", estimait cet été le patron de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN), Willy de Roovere.

L’alerte a été donnée début août. Une inspection par ultrasons a révélé que l’acier de la cuve du réacteur 3 de Doel - la chaudière où se produit la fission nucléaire - était traversé de près de 10 000 discontinuités. Mi-septembre, des défauts similaires, mais moins nombreux, ont été observés sur la cuve du réacteur 2 de Tihange, livrée - comme une vingtaine d’autres cuves dans le monde - par le même forgeur néerlandais.

" On n’avait encore jamais vu ça, relate Karina de Beule, porte-parole de l’autorité de contrôle, qui se souvient de la fébrilité qui régnait alors dans ses bureaux. S’il n’y avait eu que vingt ou trente anomalies, ça n’aurait inquiété personne. Mais des milliers ! " La crainte est qu’en raison de leur nombre et de leur proximité les discontinuités de l’acier, dont la plupart sont parallèles aux parois des cuves mais certaines légèrement obliques, se transforment en véritables fissures. Ce qui fragiliserait les chaudières métalliques, soumises à d’énormes pressions internes.

Electrabel s’est attelé à un " dossier de justification ", visant à démontrer que l’intégrité des cuves n’est pas menacée et que les réacteurs peuvent être redémarrés. Des groupes d’experts internationaux ont été constitués, les archives techniques dépouillées, des tests métallurgiques réalisés dans un laboratoire d’Areva et des centres spécialisés en Belgique, des calculs effectués.

" Selon l’hypothèse la plus probable, les défauts sont dus à des inclusions d’hydrogène formées lors du coulage et du forgeage de l’acier ", indique, au siège bruxellois de GDF Suez, Wim de Clercq, directeur de la production et ancien directeur du site de Tihange, en alignant coupes et schémas. Ils seraient donc présents depuis que les cuves ont été fabriquées, au milieu des années 1970.

Est-on pour autant certain que, depuis leur mise en service en 1982, ils ne se sont pas aggravés ? " Nous ne présenterons notre dossier que si nous sommes sûrs que les deux réacteurs peuvent redémarrer sans danger, répond Wim de Clercq. Il est trop tôt pour conclure, mais le dossier avance bien. "

L’électricien prévoit de remettre son rapport fin novembre à l’AFCN qui, assistée de ses propres experts et d’un conseil scientifique, pourrait se prononcer début 2013. En cas de feu vert, les deux réacteurs pourraient alors reprendre du service avant la fin de l’hiver. Karina de Beule n’est pas aussi affirmative. " Aucune date n’est fixée, dit-elle. Il se peut que nous demandions des analyses supplémentaires. Tout doit être examiné à fond du point de vue de la sûreté. "

D’autres nuages s’amoncellent dans le ciel de Tihange. Sur le réacteur 2 toujours, le béton de l’enceinte extérieure, épaisse d’un mètre vingt, s’effrite sur une profondeur de trente centimètres à certains endroits. L’exploitant va devoir établir que " cette enceinte résistera, le cas échéant, aux sollicitations encourues suite à un accident extérieur extrême ". Ce n’est pas tout. A l’issue des stress tests post-Fukushima, l’AFCN a demandé que le site de Tihange, inondable en cas de crue de la Meuse, soit protégé par un mur. En outre, l’une des piscines de désactivation du combustible usé fuit légèrement...

Les vicissitudes s’accumulent au moment même où la Belgique vient de se donner un nouveau calendrier de fermeture, d’ici à 2025, de ses sept réacteurs (quatre à Doel, trois à Tihange), qui lui fournissent un peu plus de 50 % de son électricité, le reste provenant pour l’essentiel de centrales au gaz et, pour 4 %, d’énergies renouvelables. Or, dans ce scénario, les deux réacteurs aux cuves suspectes - qui représentent un tiers de la capacité nucléaire - ne devaient fermer qu’en 2022 et 2023.

Même si les deux tranches à l’arrêt finissent par redémarrer, le pays va devoir trouver très vite un nouveau " mix énergétique ", alors même que des centrales à gaz, non compétitives, sont en passe d’être arrêtées, et que plusieurs projets de centrales à gaz de nouvelle génération sont bloqués.

" Nous avons désormais un cadre de sortie du nucléaire en béton, mais il nous faut gérer des événements imprévus ", commente Joseph George, premier échevin (adjoint au maire) de Huy et député centriste. Le gestionnaire du réseau de distribution, Elia, avertit que, " dans l’hypothèse d’une confirmation de l’indisponibilité des deux réacteurs, la Belgique devient structurellement dépendante de ses importations à la pointe hivernale ".

Pour la section belge de Greenpeace, l’arrêt prolongé des deux unités (auquel s’ajoute l’arrêt temporaire, pour entretien, d’un troisième réacteur) prouve que " la fermeture des centrales est bel et bien possible sans que les lumières ne s’éteignent ". A la brasserie du bowling de Huy, le serveur ne dit pas autre chose : " Nous, les Belges, on est assez écolos sur les bords ! Alors, le nucléaire, si on pouvait s’en passer, on serait très contents. "

Pierre Le Hir
Le Monde - 6 novembre 2012